Le Journal de Montréal, dimanche 22 juin 2003

 

Les adieux à Pierre Bourgault

Son dernier texte

 

Les jours précédant son admission à l’hôpital ont été, pour Pierre Bourgault, un véritable calvaire.

Seul chez lui, dans son grand appartement de l’avenue du Mont-Royal, le jardinier qu’il était a tenu mordicus à planter ses arbres, ses fleurs et ses nénuphars sur la petite terrasse derrière chez lui, avant de s’adresser à un médecin.

Comme il avait l’habitude de le faire en période de souffrance, il a couché sur papier ses impressions devant la mort qui le guettait, blotti derrière ses livres, son grand piano, et le jardin qu’il aimait tant, photographié hier et que l’on voit sur cette page.

Le texte a été livré avec émotion par Franco Nuovo, l’ami et collègue du grand homme, lors de ses funérailles célébrées hier (21 juin 2003) en la basilique Notre-Dame.


Le cœur bat plus vite que de coutume et le cerveau explose. Je me demande lequel des deux éclatera le premier. À moins que je ne m'occupe de tout cela moi-même, ce qui ne serait pas une si mauvaise idée après tout.

Je m'engloutis dans toutes les contradictions. Je suis vivant, mais je suis mort. Je suis résigné, mais je veux me battre. Un instant je m'imagine longeant les murs sans lever le regard. Puis je décide de porter la tête haute et de soutenir les terribles regards de tous ces accusateurs qui, hier encore, m'aimaient.

Je veux vivre et je veux mourir. Je veux ignorer le bourreau, qui ne sait pas ce qu'il fait, puis je veux me venger. Je veux dormir mais rester vigilant. Je suis allumé puis je m'éteins.

Je me suis toujours un peu moqué de la mort, la mienne et celle des autres. Tout s'arrête et voilà, c'est tout. Je ne l'ai jamais souhaitée mais je n'ai jamais, non plus, tenté de l'ignorer. Je savais qu'elle viendrait en son temps. Je souhaitais simplement qu'elle soit douce et qu'elle me prenne à l'improviste, sans m'avertir qu'elle s'amenait.

Mais voilà qu'elle se présente devant moi dans toute sa brutalité, avec une brusquerie sauvage qui m'arrache de terre avec violence.

Je comprends maintenant pourquoi il vaut mieux ne pas connaître le jour de sa mort. Car autrement, on devient un mort-vivant. Vous vous levez un matin, tout va bien. Puis quelqu'un vous annonce que vous serez exécuté dans l'après-midi. Entre le matin et l'après-midi, il y a l'éternité. Pas la vie, l'éternité qui, comme on le sait, ressemble parfois à l'enfer. 

Oui, c'est de cela qu'il faut parler : l'enfer. J'y suis plongé depuis cinq jours, entouré de tous ces démons déchaînés, les miens et ceux des autres.

Ils m'assaillent de toutes parts et me roulent dans la boue.

Je ne suis plus rien. Moins que rien. Et pourtant, il me reste la rage. Oui, cette sorte de rage qui est plus que de la colère, cette rage incandescente qui me brûle et me consume comme le feu le ferait sur le bûcher.

Voilà cinq jours que ça dure. Non seulement l'épouvante ne diminue pas, elle s'installe à demeure. Je sais que le fusil a craché son feu mais je ne sais pas quand il m'enflammera le cerveau. Inconsciemment, je longe déjà les murs et je ne regarde plus les gens, les voisins, les passants, dans les yeux.

J'attends. Une attente habitée de toutes les angoisses, de tous les cauchemars. Je rte me déplace plus que lentement, comme si je craignais d'arriver trop vite au but. Je regarde mon chien avec plus de tendresse que d'habitude et c'est dans une sorte de brouillard que j'aperçois ma terrasse abondamment fleurie. Je vois à peine les fleurs, qui ne sont plus que des taches de couleur imprécises qui s'évanouissent en plein soleil.

Désormais, je sais ce qu'est~la folie : le retrait, le refuge, le départ ailleurs. Je me sens devenir fou. Je commence à comprendre que la mort et la folie ne sont peut-être qu'une seule et même  chose. Je n'en peux plus. Ah ! tuez moi au plus tôt et qu'on en finisse enfin.

Je suis mort et je vis. L'horreur absolue.

Ce n'est pas tant la mort en soi. C'est la mort qui surgit de nulle part dans l'humiliation et l'opprobre. Ce n'est pas la mort tout court. C'est la mort qui s'accompagne du jugement injuste et de la condamnation sans appel. C'est la mort qui survient dans les cris de vengeance. C'est la pire des morts, et c'est la mienne.

J'ai connu, tout au long de ma vie, des souffrances indicibles et de lourdes épreuves. Mais, réunies toutes ensemble, elles pèsent bien peu auprès de la tourmente dans laquelle je suis plongé.

Pierre Bourgault