Il n'y a pire carcan que la liberté... réinventée !

À cette heure où vous risquez de vous faire dire qu'on ne sert plus le petit déjeuner, la salle à manger est presque vide et les quelques personnes qui y sirotent leur café discutent du trajet qu'ils ont fait et de celui qu'il leur reste à faire. « We should be there around four o'clock ! »  Cet autre couple est affairé à essayer de comprendre les affiches dans une langue qui leur est exotique.  Une dame d'un âge certain entre avec une autre qui pourrait bien être sa fille.  Elles sont vêtues de pantalons achetés dans un Mart quelconque, roses pour la plus vieille et turquoise pour la moins vieille.  «  Let's not sit too close to the window, the sun may hurt there. »  

La tenancière les connaît ses touristes.  Elle abaisse aussitôt cette affreuse toile presque transparente qui vous cache tout ce qu'il y a de beau à voir sur cette colline près du quai à St-Siméon.  À bord du Trans St-Laurent, un jeune couple est assis devant moi.  Elle a une carte routière en mains et demande à son compagnon, avec un accent francophone du Nouveau-Brunswick : « Tu veux que je lise en anglais ou en français ? »  -  « Si tu trouves de l'anglais, je serai le premier surpris ! »   Deux banquettes plus loin, il y a un groupe de six jeunes filles d'un CÉGEP anglophone de Montréal, accompagnées d'un professeur.  Deux d'entre elles se parlent en français lorsqu'elles veulent parler sans être comprises du reste du groupe.  La bande magnétique défile son baratin en français puis en anglais. 

Le fleuve est calme ; quelques familles de canards sauvages, des goélands qui nous suivent, rien d'extraordinaire.  Je sors pour faire changement.  Je monte au dernier pont.  Personne.  Je veux aller voir en avant : Accès interdit.  Personnel autorisé seulement.  Pas moyen de voir ce qui serait le plus intéressant.  Le plus intéressant sera cet immense nuage, au Bic, trop saoul des humeurs des champs en culture, qui s'accroche les pieds dans tout ce qui dépasse le niveau de la mer.  On s'y engouffre avec cette étrange sensation de voler aux instruments.

Le lendemain, derrière nous, cette ville industrielle avec son moignon de clocher, bizarrement sise sur les abords du fleuve, Matane.  Devant, cette onde qui coule sans le laisser voir vraiment, en silence lourd, débordante d'histoire et d'histoires, avec ses oiseaux de toutes sortes ; et un soleil sur la Côte nord en face, qui joue la dernière valse fascination avec les teintes infinies de rose et de gris avant de laisser place à la lune qui déjà s'est déguisée en délicate épinglette au-dessus de Rimouski que nous savons à quelque 100 kilomètres à l'ouest, nous en venons. Nous avons traversé en touristes voyeurs tous les petits villages sur notre route, y compris cette enclave qu'est Métis où les noms et les églises rappellent l'histoire de la colonisation, les débuts de nos tribulations malheureuses.

Au loin, on entend ronronner un paquebot qui semble bien insignifiant sur cet espace d'un calme sidéral.  Comme devant un feu qui grésille, nous sommes là, béats, ne disant mot, constatant, admirant ; à la fois séduits et ébahis.  Quelques goélands semblent s'énerver sans raison au large, à peine à 500 mètres d'où nous sommes.  Comme il l'aurait fait en captivité, un épaulard surgit soudain et vole une seconde au-dessus des flots pour éclabousser les spectateurs imaginaires. Un goéland fonce pour attraper Zeus sait quoi là où l'orque a replongé.  «  T'as vu çà ? » - «  Extra ! Il devrait ressortir un peu plus loin. »   Trente secondes plus tard, ce sont deux immenses baleines qui nous font les dos ronds à quelques centaines de mètres plus à l'est.  Assis en plein centre-ville, que dire devant un tel spectacle !  Ça vous impose au moins le silence, sinon la réflexion troublante. 

Au retour, à 17 heures, nous nous arrêtons aux Jardins Métis. Je me serais cru à Québec.  Le restaurant et le jardin ferment à 17 heures. Un jour, je l'espère, les boutiquiers s'adapteront à leur clientèle et cesseront de faire faillite.

Aux limites psychologiques de la Gaspésie, le stationnement de cet autre restaurant est bondé. Indice valable.  Grande vitrine sur la rivière océanique, décor pendrioché d'accessoires révélateurs des misères des pêcheurs d'antan, et pour le volume, tables rétrécies et placées sur la longueur, de sorte qu'il n'y a que la moitié des convives qui puissent jouir du paysage ; l'autre moitié doit se référer à ses vis-à-vis pour la description.  Les fruits de la mer sont fraîchement cueillis et l'étudiante qui nous sourit est sincère ; contraste frappant avec son employeur qui se promène en posant la même question commerciale imposant la même réponse polie à tous.

Puis, le lendemain, pressentant que l'heure du dîner est passée, c'est à Ste-Luce qu'on découvre un monde en effervescence calquée sur les annonces publicitaires télévisées.  Bicyclettes plus étranges les unes que les autres, père, mère et enfants encarcanés de tous les gadgets de sécurité subtilement mis en marché par leurs manufacturiers, même légalement imposés dans certains endroits, avec la bénédiction des nouveaux médecins préventionnistes des égratignures éducatrices. Papa en fin de queue, les enfants derrière leur mère qui, pour les protéger, risque aux dix secondes de se casser la gueule elle-même.  Ils sont des milliers à exhiber leur conformité aux modes les plus avant-gardistes. Las et blasés, ils n'ont probablement jamais regardé attentivement la cane et ses canetons, la baleine et son baleineau, la chatte et ses chatons, la poule et ses poussins.  Béatitude !  Le lendemain, les canetons seront cueillis par l'autobus jaune qui les déballera dans la cour de l'école, appendice moderne de l'incubateur.

Ce même soir, l'escarpement derrière Rimouski nous invite. Grandiose !  Même les étables ont une vue imprenable.  Des maisons ultramodernes avec baies vitrées orientées sur le fleuve me donnent à réfléchir.  Une touffe d'arbres entre le voisin plus bas bouche complètement la vue qui semblait pourtant avoir déterminé l'emplacement.  Serait-ce un coupe-vent ?

Sur le Trans Saint-Laurent, des opérateurs de machinerie lourde tiennent des propos revendicateurs à l'endroit des industriels sylvicoles.  «  En Ontario, c'est mieux qu'au Québec. Tu commences à 3 500 $ par semaine au lieu de 2 500 $. »   Ses collègues opinent du bonnet et semblent accorder beaucoup de crédit à ce chef volubile dont les gestes ont ostensiblement pour objet d'exhiber sa chevalière sertie de diamants qui complète son médaillon de même faction oscillant au bout de sa chaîne en or «  en 10 carats, le 14, ça n'est pas assez solide » .  La famille de bélugas, le loup marin et les canards me l'ont dit en passant : «  La liberté, ça se vit... sans artifices ! »

Job

Édition : Polysec