Il est arrivé un jour de pluie, l'air à la fois piteux et indépendant.  Il me regarda d'abord furtivement, puis faisant mine de me trouver inintéressant, me tourna le dos, comme s'il se préparait à fuir.  Entendant les cliquetis de mon clavier qui continuaient à l'intriguer, il s'est retourné vers moi en me fixant de ses yeux hypnotiseurs, ceux-là mêmes de son aïeul qui avaient dû jadis séduire Cléopâtre.  Je l'ignorai pendant un temps. Voyant cela, il me fit croire qu'il était abandonné, d'une de ces plaintes qui vous tordent la pointe du cœur et qui vous rendent tout à coup aussi tendrement débile qu'un vieillard tenant son tout dernier arrière-arrière-arrière petit-fils dans ses bras. Je succombe, j'ouvre la porte-moustiquaire.  En tombeur expérimenté, il feint la crainte et recule un peu.  Malgré les mouches qui risquent d'envahir la maison, je laisse la porte ouverte et me dirige vers le réfrigérateur.  Je prends un bol dans l'armoire et y verse ce qui me reste de crème à café.  Il me faudra sortir, c'est tout ce qui me reste pour mon café du lendemain.  Soit, je sortirai, mais il ne pleurera plus. 

                  Et cette séduction de sa part lui a valu que je partage ma crème à café, que je le nourrisse, que je m'en inquiète, que je m'empêche de sortir pour plus de deux jours à la fois, que ma vie soit totalement changée, qu'elle tienne compte de la sienne.

                  Elle s'est trouvée là, un jour d'été, sur cette plage, en costume de bain noir, peau basanée, longs cheveux foncés à mi-dos, sourire débordant de joie de vivre, avec de ces yeux d'une mélancolie hypnotisante qui avaient l'air de me lire le fond de l'âme à mon insu, feignant de ne pas me voir, agissant comme si tout le monde autour d'elle était important, sauf moi. Puis, il faut aller chercher de la crème à café au village, et mon auto est là qui bloque l'entrée.  Je n'ai pas le choix, je lui tends les clés.  « C'est une automatique ? » - Non, une cinq vitesses, tu peux la conduire ?

- « Je ne conduis pas les manuelles, mais tu pourrais peut-être m'enseigner ? »

                  Depuis le temps qu'elle m'ignorait, je m'étais presque fait à l'idée que je lui étais d'aucun intérêt.  Vous devinez la suite, j'ai non seulement partagé ma crème à café avec elle pendant vingt ans, j'ai changé ma vie totalement pour elle, je me suis vu forcé de tenir compte de la sienne.

                  Une fin de semaine, j'ai dû laisser la maison pendant plus de trois jours et confier mon chat séducteur aux bons soins de mes voisins.  Habitué à la pleine liberté de mouvement dont il m'avait convaincu de le laisser jouir, il en a profité pour me punir de l'avoir délaissé et s'est suicidé sous la roue d’une conductrice expérimentée.

                  Après vingt ans, mon élève-conductrice que j'avais appuyée dans ses efforts à développer son autonomie et sa carrière, pour se rajeunir l'âme, je suppose, ressort son stradivarius et reprend des leçons de conduite.  Il semble qu'elle ait retrouvé sa virtuosité d'antan, j'ai ouï dire qu'elle en est à son sixième professeur depuis.

                  Samedi, le 8 mars, c'était la journée internationale des femmes.  J'ai lu les journaux, entre autres, La Presse.  Quelle mercatique édifiante !  Des pages et des pages de plaintes à vous tordre la pointe du cœur et à vous rendre tout à coup aussi tendrement débile qu'un vieillard tenant son tout dernier arrière-arrière-arrière petit-fils dans ses bras.

                  J'ai passé à deux longs cheveux tombants à mi-dos de me laisser attendrir.  J'ai vu les deux chats de la voisine sur le balcon, la photo de mon fils dans l'étagère et je n'ai pu m'empêcher de sourire pour refouler ce pincement qui s'annonçait au tréfonds de mon âme empoussiérée de mes propres chagrins. 

                  Des histoires d'hommes tristes, affligés de douleurs provoquées par des yeux de perdition, professeurs émérites en leur temps, délaissés pour des oreilles plus attentives aux plaintes feintes, il s'en trouve certainement autant que de ces femmes montrées dans les grandes vitrines des médias. 

Mais un homme, ça ne pleure pas, ça ne montre pas sa peine.  Un homme c'est fort.  Un homme, un vrai, c'est méchant de nature, ça bat sa femme, sinon, ça la torture psychologiquement.  Jamais une femme ne serait capable de telles horreurs.  C'est pourquoi on doit lui consacrer une journée internationale. 

Allez donc savoir pourquoi je n'ai pas le cœur à chanter !

Job

Édition : Polysec