Dorval 16 h 45. Trente minutes avant l'embarquement sur le vol SR 135 de la Swiss Air, à destination de Zurich.

C'est à mon tour de défiler devant la douane. On m'arrête aussitôt que mon bagage à main et ma sacoche sont passés sous l'œil magique. On me somme d'ouvrir tout. L'ordinateur des douaniers signale une anomalie. L'agente me suspecte. Je le vois dans son regard. Brrrr…. J'exécute ses ordres, à la lettre.

« Qu'est-ce qu'il y a dans cet étui ? »… me demande-t-elle, les deux mains gantées de blanc, gesticulant dans les airs. Elle attend, l'allure sévère.

« Ouvrez votre caméra ».  Je m'exécute.

« Nous avons vu des ciseaux, dans votre bagage à main » rajoute-t-elle.

« Hein ? Des ciseaux ? J'ai pourtant fait attention de ne pas en mettre ! Comment vous avez pu voir ça ? »

Elle fouille dans ma trousse de produits de beauté. Ah ! Voilà qu'elle découvre l'arme perçue à son écran. Un kurl-lash (outil servant à friser les cils). C'est fait comme un ciseau. Elle brandit l'accessoire bien haut et le promène comme un trophée devant ses camarades. Bon ! réglé pour la petite valise.

« Ouvrez votre sacoche ».

«Comment ça ? – que je m'informe – Pas encore d'autres ciseaux ? »

Elle hausse les épaules avec mépris :

« Nous avons vu quelque chose ».

Elle prend du toupet, elle fouille elle-même dans mes affaires. Elle trifouille dans mon porte-monnaie et dans tous les compartiments de ma bourse. Soudain, elle m'annonce toujours sur le même ton dédaigneux :

« O.K., vous pouvez remballer !»

Je suis tellement contente, je fais un sourire à cette préposée revêche et un peu plus, je lui dirais : « merci beaucoup, madame », comme si on me faisait une faveur. Je me retiens. J'aurais l'air téteuse, après tout le trouble qu'elle vient de me donner.

Ma copine Pierrette, elle, s'en tire sans problèmes. Je lève la tête, je ne vois plus mon mari.

« Où est Luc ? » demandai-je à Pierrette.

« Je ne sais pas… il était voisin de nous et puis, je ne l'ai plus revu. »

Je m'approche du douanier qui a passé mon conjoint au crible et lui demande :

« Où est mon mari ? l'homme qui était ici, il y a deux minutes, il avait un ordinateur dans les mains… »  L'officier me répond :

« Il est allé enregistrer son bagage à main, il ne peut pas le traîner avec lui, il a deux paires de ciseaux dedans. »

Je reste hébétée. « Comment ça, des ciseaux ? » Et je murmure entre les dents : « des ciseaux ! des ciseaux ! je lui avais dit de ne pas mettre de ciseaux dans ses bagages. Eh ! qu'on a donc l'air fou ! »

Il y a un bon côté à cette affaire. Pour une fois, Luc voyagera léger. Je m'assois sur le rebord de la fenêtre et attends, au moins quinze minutes.  Pendant ce temps, je vois déambuler très facilement devant les détecteurs quelques Ousama, Mustafa et Omar sans qu'on les suspecte, l'espace d'une seconde.  Évidemment ! Ils n'ont pas de ciseaux ni de kurl-lash, eux !

Enfin Luc revient. Il est obligé de parader de nouveau devant un officier de douane. Là, c'est au tour de notre ordinateur d'être inspecté.

« Ouvrez votre lap-top. » Luc, docile, se rend à la demande du préposé. Lap-top aussitôt ouvert :

« O.K. Refermez. »

Fini l'inspection. Pauvre Luc, on lui a confisqué ses armes, lui si inoffensif. Comment pourra-t-il se défendre contre d'éventuels terroristes ? Heureusement qu'on n'a pas pensé à le dégriffer.

Nous faisons un petit tour au Duty Free puis, nous nous rendons à la porte d'embarquement.

Un préposé de la compagnie aérienne s'approche des voyageurs, probablement pour offrir à quelques-uns l'opportunité de voler en classe « affaires ». S'il peut donc nous interpeller !  Quelques personnes sortent des rangs pour suivre leur bienfaiteur. Chanceux ! Je crois que je ne voyagerai même pas en classe « touriste ». Je me vois condamnée à la classe « terroriste ».  J'aime l'aventure, mais pas à ce point.

Pour tuer le temps, je commence ma petite vérification.  On n'est jamais si bien servi que par soi-même. J'examine Mustafa. Je m'attarde à ses chaussures, cherchant la corde qui dépasserait la semelle (vous savez, la dynamite, hein ? ). Non !  Ce n'est pas là, qu'est la « pogne ». Pas de corde. Ça y est, ils ont laissé passer le gars !  J'ai peine à le croire. J'ai envie de retourner chez moi. Peine perdue, on ne me laisserait pas sortir, j'ai acheté des choses au  Duty Free.  On pourrait penser que je suis venue y faire mon magasinage, pour sauver les taxes.

Voilà mon deuxième suspect ! Ousama entre à son tour dans l'avion, sans problèmes. C'est incroyable !

Et Omar, mon troisième suspect qui passe devant nous.  Le trio terroriste à bord du vol SR 135 de la Swiss Air sur Zurich est au complet.  Je me résigne. C'est sûrement ma dernière heure.  Aussi bien me préparer à faire le grand saut. De toute façon, un jour ou l'autre…  Reste à savoir à quel moment ça arrivera et comment ça va se passer ! Je suis intriguée. « Pas au-dessus de l'océan, mon Dieu, s'il vous plaît ! épargnez-nous, il fait encore trop froid ! »

À l'intérieur de l'avion, j'essaie de repérer mes trois suspects.  Je ne les aperçois nulle part. Hum !  Probablement qu'ils sont déjà installés dans la cabine de pilotage. Ne les ayant plus devant les yeux, j'ai moins peur.  Le décollage s'effectue normalement.  Dès qu'on atteint notre vitesse de croisière, on nous offre des apéros.  C'est pas de refus. Un peu plus tard, vient le repas avec un bon petit blanc : Le fendant du Valais.  Toujours pas de nouvelles de Mustafa, Ousama et Omar. C'est voulu, ils nous laissent manger en paix.

Plus le temps passe, plus je prends de l'assurance : « Voyons donc, Réjane ! – que je me dis – personne ne fera sauter un avion de la Swiss Air. L'argent des terroristes est probablement placé dans les banques suisses. » Je bouffe mon repas et bois mon vin agréablement. Si on doit mourir, en ce 19 février, aussi bien le faire le ventre plein et l'esprit léger. Après le souper, je somnole une couple d'heures, en attendant…

Lorsque je me réveille, les hôtesses s'affairent à la distribution des déjeuners. Déjà ? On n'a pas faim. À peine une heure plus tard nous voilà prêts pour amorcer la descente. Ouf ! Je n'ai plus revu Mustafa, Ousama et Omar. Envolés, les trois escogriffes.  Ai-je rêvé ?

Nous avons environ quatre heures d'attente à l'aéroport de Zurich avant de prendre notre correspondance pour Nice. Nous faisons du lèche-vitrine dans les magasins du Duty Free.  Des choses beaucoup trop chères pour que nous puissions penser à les acheter mais, nous les regardons quand même.  C'est pour la culture. Je vois le plus bel emballage de foie de canard à vous faire saliver pendant des heures.  Je lis l'étiquette :  Le foie de canard entier, mi-cuit, en torchon.  Attention ! pas un torchon québécois, là. Un européen. Les deux n'ont pas la même signification.  Le prix ? 136 FS pour un rouleau d'environ deux pouces de diamètre sur cinq de long. Le prix équivaut environ au même montant, en argent canadien. On n'en achète pas. Chez nous, à ce prix, on n'oserait jamais écrire le mot « torchon » sur l'emballage.

Quelque temps plus tard, nous montons dans l'avion pour nous envoler vers Nice et arrivons sur la côte en plein soleil, à 11 h 15. Une envolée 2002 très mémorable. Les Mustafa, Ousama et Omar s'effacent peu à peu de ma mémoire.

 Mimosa

Février 2002

Édition et mise en page: Polysec