Il est vingt heures trente et la nuit enveloppe déjà la plage à peu près déserte. Je hume l’odeur du varech charlevoisien.  Ce soir, c’est notre feu de clôture de la fête des Duchesne, version 2004.  

L’année dernière, c’était pour l’ouverture que nous avions allumé notre brasier. Nous ne sommes même pas quinze personnes alentour, cette année.  Le brunch des Duchesne a eu lieu ce midi et beaucoup parmi les cousins et cousines sont retournés à la maison en milieu d’après-midi.  D’autres ont un souper en famille, quelque part. Michel à Margot a fait le montage de notre feu en fin d’après-midi, avant son départ pour Québec.  Faut croire qu’un feu de clôture n’est pas aussi attrayant qu’un feu d’ouverture.

La marée continue de monter. Mon cousin, Gilles à Roméo allume le feu.  Comme c’est frisquet au bord de la mer, nous sommes heureux de nous approcher de la flamme.  Nous nous retournons, fidèles à nos vieilles coutumes, pour nous réchauffer tantôt la figure, tantôt le dos.

Voilà qu’en ancrant bien mes pieds dans le sable, dos au feu, je me retrouve face à la digue de roches qui sépare la voie ferrée de la mer.  Elle est éclairée par le feu. Soudain je reconnais deux énormes pierres presque entièrement collées l’une à l’autre. Bien oui.  Ce sont elles.  Je me reporte loin en arrière.  J’ai sept ans. Je m’assois sur l’une de ces roches et ma cousine, Irène, d’un an plus jeune que moi, s’installe sur l’autre. Elle sort, d’une poche de son manteau, quelque chose de brillant qu’elle tente de me cacher.  Avec un sourire espiègle, elle fait mine de ne pas vouloir me montrer ce qu’elle dissimule.

— C’est quoi, dans ta main ?

— Quelque chose que ma tante Laure m’a donné.

Tante Laure est la sœur de notre grand-mère Marianne.  Elle sont veuves et habitent toutes les deux ensemble, dans la maison de Marianne. Comme tante Laure a déjà été riche, du vivant de son mari, elle a plein de beaux objets qui attirent notre curiosité.

— Elle t’a donné encore quelque chose ? Comment ça ? c’est toujours à toi qu’elle donne ses pots vides de Noxéma et là, elle vient encore de te donner autre chose ! c’est quoi ?

Un sourire satisfait étampé sur son visage, ma cousine ouvre les mains et j’aperçois un beau poudrier en or qui brille au soleil.

— Quoi ! Elle t’a donnée ça ? Elle est donc bien chipie, ma tante Laure ! C’est pas juste.

— C’est parce que je suis sage.  Elle me l’a dit.  C’est pour ça qu’elle me donne beaucoup de cadeaux mais pas à toi.

— Montre-le moi… Il est donc bien beau !

J’examine le poudrier. Je l’ouvre.  Il est rempli de poudre qui, à mon avis sent trop fort.

— Birk ! Ça pue donc bien !

— Redonne-le moi si tu ne l’aimes pas. Moi je le trouve beau et la poudre sent bon.

— Pantoute ! Elle sent ma tante Laure.

Ma cousine tente de m’arracher le poudrier, je tire dessus et soudain, nous l’échappons dans la fente, entre les deux grosses roches qui ne sont pas tout à fait collées l’une à l’autre.  Nous sommes incapables d’aller chercher le poudrier de tante Laure qui gît, par terre au fond du trou. Irène pleure à chaudes larmes. Moi, j’essaie de la consoler.

— Ce n’est pas grave ! Il n’est même pas beau. En plus, il pue ma tante Laure.  Tu diras que tu ne sais plus où tu l’as rangé.

— Elle ne me l’a pas donné, je l’ai pris sur son bureau. – me raconte ma cousine entre deux sanglots.

— Oh !!!!!!!!!!!!! Bien là, par exemple ! c’est encore mieux.  Tu feras semblant de rien. Elle ne saura jamais que c’est toi qui l’as pris.

Je reviens aujourd’hui, près de notre feu et je me demande pourquoi tante Laure se manifeste à moi, ce soir, par le biais de ces roches. Peut-être veut-elle récupérer son poudrier ? Je n’ai rien contre… si elle en est capable.  Pas sûr qu’il soit encore en état de servir. Ou bien, vient-elle m’accuser de l’avoir laissé tomber ? On ne sait jamais ! Est-ce que je l’ai laissé tomber ? Ou bien, veut-elle tout simplement participer à la fête des Duchesne ? Vous vous souvenez ? Ccomme tous les autres disparus qui se manifestent chaque année, au moment du brunch ?  Ceux et celles qui viennent fêter avec nous, les vivants. Ah ! bien, non ! Ça va faire, les passe-droits pour la famille élargie ! Elle n’est même pas une Duchesne.  Elle est une Gauthier.  Et elle n’est pas mariée à un Duchesne non plus.  On ne peut tout de même pas s’étendre autant.

Il faut cependant se rendre à l’évidence.  Elle est discrète la tante Laure. Pas folle non plus.  Elle ne vient pas au brunch.  Ben non ! Elle le sait qu’elle aurait l’air d’une intruse. C’est au feu qu’elle se manifeste. Et sur la pointe des pieds à part ça. Et encore, pendant qu’on n’est pas beaucoup de monde.  L’année dernière, elle n’est pas venue.  Pourtant, de son vivant, elle pénétrait par la grande porte, la tante Laure.  Plantureuse; toujours sur son trente et un; avec un gros éclat de rire, elle faisait ses entrées dans un faste à vous jeter par terre. Fallait que ce soit grandiose. Nous pouvions humer son parfum, même à travers une porte fermée.  Je me souviens, mon père le disait. Mais ce soir, elle sait bien que ce n’est pas sa fête.  Peut-être que l’an prochain, on l’invitera… si elle y tient. On verra.  On le saura bien, si elle est là, quelque part. L’odeur de poudre, vous savez ?

 

Mimosa

6 septembre 2004

Édition et mise en page: Polysec