L'ère des épiciers

J'ai commis ce texte en mai 1999, peu après la vente de Provigo à des intérêts ontariens.   Je me suis alors livré à un exercice de prospective fantaisiste mais, paradoxalement, en considérant le cours des évènements depuis cette date et en lisant les manchettes des journaux ces jours-ci, je commence à m'en vouloir de ne m'être pas inscrit au cours de  « Prophétie 101 ».

Quand le professeur Gilbert Wang entra dans l'antique auditorium, les hourras fusèrent.   Ce n'était pas tous les jours qu'une telle sommité de l'histoire républicaine acceptait de donner une conférence à la manière des anciens.  Quelle manifestation inusitée, en effet, qu'une allocution en public, de vive voix. Mais ce Québécois de souche plus que centenaire s'était astreint de bonne grâce à apporter sa contribution aux divers événements entourant la célébration du bi-centenaire de la proclamation de la république québécoise.

Pour cette faste occasion, les autorités républicaines avaient engagé des ressources considérables ; entre autres, les ruines de la vénérable université de la montagne avaient été intégralement rénovées à grands frais. Un hasard fabuleux avait en effet permis, vingt ans plus tôt, au professeur Wang de découvrir dans les archives anciennes de ce qui fut jadis une grande bibliothèque de l'ère du papier, les plans intégraux que le légendaire architecte Ernest Cormier avait tracés afin de loger ce qui fut, pendant plus d'un siècle et demi, une des plus prestigieuses écoles du monde.

Dans les yeux des jeunes gens, amusés par la promiscuité inhabituelle que confère une salle si étrangement configurée, se lisaient de profondes interrogations quant à la vision que leurs ancêtres avaient pu avoir en construisant de si lourds aménagements pour, en définitive, ne servir qu'à la propagation de la connaissance. Il leur était difficile d'imaginer qu'il fût possible d'apprendre quoique ce fût d'un professeur en « chaire » (...) et en os, dans un environnement aussi hostile, sans même l'appui technique qui, en ce début du vingt-deuxième siècle, fait de la fonction d'apprendre une simple question de branchement bio-réseautique.   Le célébrissime historien s'adressa ainsi à son jeune auditoire :

 « Mes amis, puisque nous sommes rassemblés dans cette salle historique et que j'ai fait de l'histoire le centre de ma vie intellectuelle, permettez-moi de tenter avec vous une expérience dont je rêve depuis très longtemps.  En l'honneur de notre fière république qui aura dans  quelques jours deux siècles d'âge, tentons ensemble, si vous le voulez bien, de recréer ce que pouvait être au début du XXIe siècle une période de transmission de données.   En fait, ce que nous allons tenter, c'est de communiquer à l'ancienne, en ne nous servant que de nos sens.  Sans le moindre branchement bio-réseautique, nous allons essayer d'assimiler un contenu intellectuel. »

Ici, quelques centaines de jeunes figures sceptiques esquissèrent à l'unisson une expression interrogative.  Le professeur Wang poursuivit : « Question de rester en contexte, mon exposé portera sur les décennies qui précédèrent la création politique de notre pays.   Les XXe et XXIe siècles, vous le savez, ont constitué une période trouble et le Québec ne  donnait pas sa place au chapitre des déchirements.   Notre république était encore à cette époque une province canadienne et les moeurs du temps, qui seraient inimaginables de nos jours, laissaient place aux plus formidables entourloupettes que nos larrons d'ancêtres pouvaient imaginer.   Et l'imagination ne leur manquait pas. » (Rires dans l'assistance)
 « Laissez-moi vous relater un chapitre de l' histoire québécoise que j'ai pu, avec l'aide de mes dévoués assistants, extraire de ces vieux papiers poussiéreux qui dorment dans les voûtes de nos plus vieux immeubles.

À la toute fin du vingtième, le monde entier, ou presque, était aux prises avec une vague malsaine de ce qu'on pourrait qualifier de psychose maniaco-commerciale.  Allez savoir pourquoi, nos  aïeux s'étaient mis en tête qu'une hypothèse fumeuse, formulée par un obscur gourou de l'économie qui, soit dit en passant, était considéré à l'époque comme une science...
» Le professeur profita ici du fou rire général pour avaler une gorgée d'eau fraîche puis reprit.

 « Tenez, » dit Wang souriant, « il faudrait bien qu'un jour je produise un opuscule sur une autre étrange lubie de nos ancêtres, moins farfelue que la  « théorie » économique bien sûr, mais non moins comique, l'astrologie. Mais, ce sera pour le prochain centenaire. »

Les jeunes gens commençaient à apprécier ce genre de communication, in vivo, si l'on peut dire. Peu d'entre eux auraient soupçonné un aussi subtil sens  de l'humour chez un homme de la stature de Wang.  En définitive, pensèrent plusieurs, il y avait un certain charme dans ce contact gênant, presque intime, avec un professeur vivant.

 « Bref, » dit Wang,  « on peut dire que le virage a commencé peu de temps après que des entreprises commerciales étrangères eurent pris le contrôle du secteur agroalimentaire au Québec.  Les premières flèches vinrent à la fois de l'est et de l'ouest immédiat du Québec. En effet, de puissantes machines commerciales prirent d'abord le contrôle du marché de l'alimentation québécois.  Aveuglés qu'ils étaient par leurs croyances ridicules, dans la magie des rendements à courte vue et, sans le moindre souci des conséquences au-delà de leurs intérêts immédiats, les détenteurs québécois, avec le sourire, laissèrent partir un pan primordial de l'autonomie du pays aux mains d'étrangers qui, vous vous en doutez bien, tenant nos ancêtres par l'estomac, tenaient véritablement le pays en état de dépendance économique ; ce qui, à cette époque encore barbare, aurait pu être considéré comme un esclavage virtuel. Rappelons-nous, en effet, que la production alimentaire, à cette époque, était encore largement tributaire d'une agriculture rudimentaire et que l'autonomie alimentaire d'un état avait une valeur considérable car la mondialisation qui s'amorçait sur terre à cette époque n'était encore qu'une vision grossière qui n'avait rien à voir, au contraire, avec le partage de la richesse à l'échelle planétaire mais, s'apparentait davantage à une quête, visant à posséder en propre, le plus grand morceau possible de cette planète. C'est précisément durant la période agitée qui suivit cette genèse de l'éveil québécois que se situe le sujet de cet exposé et l'élément déclencheur s'étant manifesté dans le secteur de l'alimentation valut à ces années d'obscurantisme sociétal d'être désignées comme... « l'Ère des Épiciers  ».

Les  Épiciers.   Ainsi nommait-on à l'époque les affairistes, imbus jusqu'à la moelle de leur théorie hyper libérale, qui proliférèrent jusqu'à saturation vers les  années 2007-2009.   Le malheur résidait dans le fait que les Épiciers étaient  justement ceux qui, par le pouvoir économique surréaliste qu'ils détenaient,  avaient en main le véritable pouvoir politique. Soit qu'ils se faisaient élire,  ou faisaient élire leurs vassaux serviles, soit qu’ils se faisaient vecteurs d'une corruption invraisemblable à l'aide d'outils que la morale contemporaine ne saurait tolérer : le lobbying, la corruption et la désinformation systématique.

Les archives de cette époque regorgent en effet de textes, articles, éditoriaux, de thèses pseudo-scientifiques et de documents audiovisuels qui, le plus sérieusement du monde, font la promotion de cette vision de la socioéconomique. Nos arrière-arrière grands-parents devaient être  bien naïfs pour se laisser ainsi manipuler par de si grossiers personnages, armés de théories aussi risibles.   Mais, parallèlement à la décharge de nos ancêtres, il faut savoir que leurs voisins de l'ouest plongèrent dans cette arnaque avec une conviction encore plus grande.   On poussa si fort, dans la province des grands lacs, cette propension suicidaire que, lors de l'effondrement mondial en 2018 de l'industrie automobile, l'Ontario, dépendante de cette industrie dans des proportions déraisonnables, sombra, à une vitesse folle, dans la misère la plus profonde et, n'eût été des États-Unis d'Amérique, qui acceptèrent généreusement de l'intégrer dans leur union, il est à craindre que le coeur industriel de ce que fut le Canada se serait totalement désagrégé à court terme.

Comment aurait-il pu en être autrement alors que l'ensemble de la société était assis sur de ridicules prémisses ? Laissez-moi vous donner un exemple : Les Épiciers avaient une loi primordiale en laquelle ils avaient une foi inébranlable.   La loi du marché, concept fourre-tout, qu'ils appliquaient indistinctement aux choses et aux gens.   Cette théorie pourrait s'exprimer ainsi :  « La demande crée l'offre. »   Ce n'est évidement pas  totalement dénué de sens mais, un peu court quand-même.   Les promoteurs de la méthode (...), qui ne faisaient pas dans la nuance, appliquaient cette équation à tout, en tout et pour tout, sauf pour leurs intérêts propres bien sûr. C'est précisément cet aveuglement et ce simplisme qui fut l'amorce d'un effroyable déclin dont le Québec émergea presque détruit vers 2040.

Les Épiciers, visionnaires quand c'était payant et conservateurs quand ça faisait leur affaire, commencèrent leur oeuvre de destruction en s'appropriant leurs  concurrents commerciaux.  Sous prétexte de stimuler la concurrence, supposément génératrice de progrès, ils ne réussirent qu'à démolir le marché du travail qui, à cette époque, était le seul, et bien peu performant, moyen de partage de la  richesse.   La concentration de la propriété des appareils de production et de  services donnèrent lieu à de gigantesques opérations de réorganisation, de ré-ingénierie et de rationalisation d'entreprises géantes qui, avides de pouvoir et de richesses, ne rêvaient qu'à minimiser, jusqu'au ridicule, les pouvoirs étatiques. C'est parce que dans une large mesure ils y réussirent que le cataclysme se produisit.

Une offre potentiellement gigantesque, une demande pratiquement nulle car, les citoyens sans ressources ne pouvaient se payer les produits.  Des gouvernements quasi symboliques, pratiquement émasculés et des méga-entreprises paralysées. Des centaines de millions de gens, sur la terre, réduits à la misère dans un jardin dévasté.

Voila le résultat de la quête ultra-libérale.   La loi magique avait eu des résultats diamétralement opposés à ses promesses. C'était pourtant prévisible. De nombreux penseurs, même à cette époque, prévinrent leurs concitoyens des aboutissements probables de cette folie collective qui ne balaya pas le seul Québec mais, presque toute la terre.   Ce fut en vain.

Suite à cette grotesque aventure, on se réveilla un jour dans un monde détruit.   Les ressources naturelles avaient été pillées et dilapidées, le tissu social était en lambeaux.   L'air, la terre et l'eau étaient devenus infectes et toxiques.  Même les riches comprirent alors qu'un nombre suivi d'un signe de $ ne confère qu'une richesse bien aléatoire dans un monde qui se meurt. Que valent, en effet, des dollars qui ne peuvent plus rien acheter  ?

Il nous a fallu, chers amis, de nombreuses générations pour remettre un peu d'ordre dans notre monde.   La république québécoise, à cause de son puissant environnement géographique et hydraulique, a eu la chance d'être une des premières nations à émerger du grand chaos mondial.   Nous avons le droit d'en être fiers mais aussi le devoir de supporter nos frères terriens moins fortunés qui se sortent péniblement du gouffre profond de l'économisme doctrinaire.

Je vous remercie, chers amis de vous être prêtés à cet événement. Je vous souhaite à tous de bien agréables fêtes du bi-centenaire et, pour que plus jamais ne se reproduise un cataclysme induit par des hommes mais pire que ceux de la nature, notre mère, je vous convie à méditer sur les sages paroles de la devise républicaine :  « Je me souviens. »

Dans le fond de l'antique salle, une ancienne élève du professeur Wang qui, sous sa houlette, avait étudié les mœurs anciennes, frappa ses mains l'une contre l'autre, de plus en plus fort, de plus en plus rapidement.  Puis, ici et là dans l'auditorium, de jeunes gens firent pareil.

De plus en plus nombreux.   La rumeur grandit jusqu'à l'apothéose et cette communion fit dans les jeunes cœurs comme un effet étrange ; un sentiment confus et rafraîchissant de fraternité et d'appartenance.


Bonjour chez-vous !

Them
30 janvier 2001

Édition et mise en page: Polysec

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