Contretemps

Trois mois que je l'ai quitté. Trois mois d'infortune. De bonheur plat, morne, de mort clinique.

Les trois premiers jours, j'ai appliqué ma recette "Chagrin d'amour ne dure que trois jours". Chocolat, shopping et sorties.

Mais dès que j'avais une chance, je me couchais, pliée en deux, afin de laisser ma souffrance exhaler par tous les pores de ma peau.

Puis la vie a repris son cours. Les jours se sont égrenés, je me suis surprise à parfois passer plus que quelques minutes sans penser à lui. En me concentrant très fort sur une tâche. Je refais toute la déco de ma maison, et l'autre jour, je suis entrée dans une caverne d'Ali Baba pour trouver du tissu pour mes rideaux. J'y ai passé deux heures et lorsque je me suis assise dans ma voiture, j'ai réalisé que j'avais passé deux heures à penser à mes rideaux. Victoire.

Et lui, de son côté, il négocie. Parfois, quand je me sens flancher, je bloque son adresse quelques jours et ne reçois plus ses mails. Je refais mes forces.

Il m'invite à souper, j'accepte. Pour voir, pour tester, pour me prouver et aussi lui montrer que je vais bien, que je suis en forme, je m'entraîne très fort, je mange bien, que ma vie va bien sans lui. Il arrive en retard à notre rendez-vous, comme d'habitude. Il a perdu beaucoup de poids, s'est fait couper les cheveux très courts. Il est pâle. Il est nerveux aussi. Il ne m'embrasse pas. J'ai toujours admiré son assurance, qui bascule souvent vers l'arrogance. Mais là, ce soir-là, il n'est pas arrogant. Il pianote, il bafouille, lui, champion de la sémantique. Les mots viennent difficilement, les phrases s'alignent péniblement.

Nous reprenons donc contact, petit à petit. Prudemment. Puis nous reprenons un autre rendez-vous. Sur MSN, je lui demande "Hôtel ou resto". Petit silence et il répond "Ça c'est du direct !". Je rigole. Il a peut-être oublié que c'est quelque chose qui lui avait plu chez moi. Cette façon qu'ont les Québécoises de prendre les devants. On baise ou on déjeune ? Il ajoute "Hôtel". C'est si simple ainsi !

Le soir précédent notre rendez-vous, je me couche très tôt. Pour être en forme, pour avoir la pêche, mais aussi pour pouvoir rêvasser (juste un peu !). Trois mois de régime sec. La seule évocation d'un rapprochement me met dans un état proche du délire.

A l'aube, je fais un rêve étrange... un rêve merveilleux.

J'entre dans une pièce où sont entreposés des costumes de théâtre anciens. J'adore les vieux costumes, et j'ai souvent rêvé cela depuis que je suis petite. Trouver un grenier, une vieille malle et en sortir de vieux costumes somptueux. Cette fois-ci, la pièce est remplie. Je suis attirée par trois enveloppes blanches suspendues, identiques. J'ouvre la fermeture Éclair et je découvre un costume de lutin maléfique pour le patinage artistique. Il y a même les vieux patins en cuir brun. J'enfile morceau par morceau, il y a de grandes oreilles, des cornes et aussi une pièce, que je peux mettre dans ma bouche et lorsque j'expire, elle émet un sifflement (de lutin bien sûr). Je lace les patins, ils sont un peu raides, mais tout me va comme gant. Puis je saute sur la glace, il y a un public, ma famille, mes amis, mes collègues, et je fais une chorégraphie complètement débridée. Je peux exécuter tous les mouvements, car mon corps est leste, souple, agile et sans entrave, et je le fais à une vitesse d'enfer. Mon public est...subjugué. Personne ne savait que j'étais une grande patineuse ! Et moi, j'ai enfin trouvé ma voie, j'exulte. Je patine ! Je termine ma chorégraphie en faisant un grand écart (je n'ai jamais réussi à faire le grand écart, même après des années de ballet, il m'a toujours manqué 2 cm, et je n'ai jamais eu mon 25 cennes !). Le public lance un cri d'horreur, je suis essoufflée, et je ne comprends pas pourquoi on n'applaudit pas. Les gens me pointent du doigt et crient. Je baisse les yeux et sur la glace blanche, entre mes jambes, s'agrandit une mare de sang.

5h30 du matin.

Je me réveille (essoufflée de ma chorégraphie !). Je passe la main entre mes jambes... je suis mouillée. Je me dis "Mais non, pas possible, pas mal au ventre, pas le bon jour, pas ce matin, merde, PAS CE MATIN !".

Tabarnak !

Sophie
 
 
 

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