L'Homme de ma vie

J'écris comme je vis, à petit pas de souris. Lorsque je vivais bras ouverts, j'écrivais comme je buvais, à grande lampée, goulûment.

Là, je le fais d'un pas hésitant, comme si j'avais les pieds bandés, telle une petite Chinoise.

Je reviens un peu à la vie, au fur et à la mesure que celle-ci quitte mes dernières fleurs. Je suis retournée à l'école que je fréquentais, adolescente. Un petit couvent, encore tenu, à l'époque (pas si lointaine tout de même) par des religieuses.

Je me suis souvenu de soeur Rollande. Tout petite, rondelette et pétillante. Elle nous donnait, à nous, arrogantes de quinze ans, des cours de formation personnelle. Un jour, elle nous entretenait de relations amoureuses. Chiante à souhait, je lui avais demandé de quelle façon elle pensait pouvoir nous conseiller dans un domaine qui, de toute évidence, n'était pas dans ses compétences. Elle m'avait lancé un regard triste et peiné, voire blessé, et m'avait répondu, d'un seul souffle, devant la classe ébahie:

- Tu sauras, ma petite fille, que je ne suis pas rentrée chez les soeurs à quinze ans. J'en avais vingt-huit, et j'avais même un fiancé que j'ai laissé tombé par vocation. Et avant ce fiancé, j'ai eu aussi d'autres amis, et comme j'étais, ma foi fort coquette, j'en sais plus sur l'amour que tu ne pourras jamais l'imaginer.

J'étais bouche bée devant sa franchise. Et j'ai dû reconnaître qu'il est vrai qu'elle devait être très jolie plus jeune.

Elle devint, à partir de ce jour, ma confidente. J'allais souvent la rejoindre dans sa chambre, nous buvions un 7-Up et lui racontais mes milles et un chagrins d'adolescente.

J'ai eu envie de revivre ces moments, dans mes semaines de tristesse.

Je suis donc aller la trouver. Comme je le pensais, elle avait pris sa retraite de l'enseignement, mais logeait toujours au couvent, dans la même chambre. Elle m'a reçue comme si j'avais gradué la semaine dernière.

Balbutiante au début, je lui racontai mon histoire avec Yan, de A à Z.

Sa réponse me prit par surprise.

- De toute évidence, ma petite fille, tu as rencontré l'homme de ta vie. Et lorsqu'on rencontre l'homme de sa vie, on ne le laisse pas aller ainsi.

Je n'ai pas pu m'empêcher de rire. L'homme de ma vie!

- Ris si tu veux. Mais souviens-toi que ça n'arrive qu'une fois. À ta place, je serais déjà dans l'avion!

Je l'embrassai, lui fit mes adieux et m'en retournai chez moi.

Cela fait maintenant une semaine, et ses paroles me reviennent de plus en plus souvent.

L'homme de ma vie.

Sophie

 
 
 

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