La pub

Tous les jours, pour me rendre au travail, j'emprunte l'autoroute 15, une partie seulement, celle qu'on appelle l'Autoroute des Laurentides. (Soyez sans crainte,  je la remets toujours en place après usage.)

C'était autrefois une route assez banale, lisérée de tout ce qu'on observe généralement le long des routes :  boisés, habitations, usines et que sais-je encore. Paysages somme toute ordinaires mais pas laids.

Au cours des ans, le développement de notre société a transformé peu à peu le décor bucolique des fermes et des érablières centenaires qui bordaient cette route. Les champs de maïs et d'avoine ont cédé la place aux quartiers de bungalows, les cabanes à sucre aux usines, les troupeaux de belles grosses Holstein aux troupeaux scolaires de beaux enfants et les boisés verdoyants aux terrains de golf non moins verts. Bien entendu, on ne peut empêcher les gens d'occuper le territoire. Il faut bien se loger, s'amuser, s'instruire et travailler. C'est là un prix à payer qui, s'il présente des inconvénients, est néanmoins incontournable.

Sauf que !

Depuis deux ou trois ans, presque chaque semaine, on voit éclore d'étranges végétaux le long de mon itinéraire quotidien. Gros. Très gros.  Laids... et vulgaires.

Nom d'une pipe ! Était-il nécessaire de polluer notre environnement visuel d'une forêt de gigantesques panneaux publicitaires ?

Je me souviens bien, il y a déjà pas mal d'années, les bords des routes québécoises étaient littéralement criblés de panonceaux publicitaires hétéroclites, plus affreux les uns que les autres, certains tombant en décrépitude, d'autres balafrés d'affiches électorales périmées ou vantant des produits disparus du marché depuis belle lurette. Ils étaient, ces monstres, plantés de la façon la plus anarchique qui soit ; masquant ici un décor que n'aurait pas dédaigné Marc-Aurèle Fortin et ajoutant là la laideur à l'imbécillité. L'un en contreplaqué peinturluré, l'autre en acier rouillant, couronnés d'affreux tuyaux portant des ampoules brûlées ou éclatées dans des  réflecteurs bosselés.

Un de ces jours, je ne sais plus quand au juste car j'étais encore un enfant à l'époque, une loi vint mettre de l'ordre dans cet épouvantable merdier. Fini l'affichage anarchique ; à bas les horreurs ;  interdiction aux panneaux commerciaux en bordure de routes. Il s'ensuivit un nettoyage en règles et, si quelques vendeurs de tapis perdirent quelques plumes graisseuses, le décor du Québec lui, y gagna énormément en beauté. Cette loi qu'on promulgua quand j'étais encore enfant, qu'en est-il advenu ? Je n'ai pas souvenir qu'elle ait été abrogée ou amendée, bien que, comme vous, je ne lise pas la gazette officielle tout les jours.

Toujours est-il que pendant qu'on se pose des questions, de nouveaux marchands de tapis sont en train de retransformer notre pays en catalogue de centre d'achats. Nous sommes envahis, tarabustés, agressés par la peste bubonique de cette fin de millénaire : LA PUB.

Si dans le temps jadis, comme disait un de mes Alsaciens de prof., le lunetier suspendait à sa porte un lorgnon forgé et l'écrivain public, une plume d'oie et un écritoire, il s'agissait en somme d'identifier un point de service afin que la populace soit convenablement informée de la disponibilité d'un service ou d'un produit. Rien à redire contre ça. T'as besoin d'un binocle  ? Voici l'endroit. Ton joual a perdu un fer ? Voilà la forge. Entre vous et moi, qu'a-t-on besoin d'en savoir davantage ? Est-il nécessaire de nous matraquer de publicité à coeur de jour, partout où nous allons, quoi que nous fassions ou quoi que nous écoutions ? L'information ne devrait-elle pas être disponible quand il y a un besoin à combler, comme chez le lunetier, mais ne devrait-on pas nous foutre la paix quand on y voit bien clair ? Mais qu'est-ce qu'on s'en fout que ça agisse là où ça fait mal quand on est bien ? Et, nom d'une pipe, est-il nécessaire de nous le répéter deux cent trente-quatre fois pendant la durée des nouvelles ?

C'en est trop. Je ne sais pas pour vous, mais moi, je décroche. Tenez. L'autre jour, en congé et disposant d'une soirée entière à coocooner, je m'installe devant la boite à grimaces. L'inévitable se produit alors rapidement.  Je tombe endormi. Mais  comme toutes bonnes choses ont une fin, je finis par m'éveiller. Mal au cou. Et mon pauvre houblon qui avait pris la température de la pièce. Ayant rajusté mon  lorgnon, qu'est-ce que je vois sur l'écran toujours en fonction ? Une espèce de gogo à bretelles rouges qui court comme un coq sans tête d'une table à l'autre en s'extasiant devant une jeune et jolie personne pour des... casseroles ???

Pipi. Retour.

Le gogo est toujours là avec ses chaudrons.  Ses lèvres bougent mais ne sont pas synchronisées avec le son.  Phoque ! me  dis-je. Ça c'est un commercial ! Un grrros pipi ; un allez-retour au frigo,  section ale ; retour au salon et cette foutue annonce qui n'est pas encore finie. Je me reblottis dans ce soporifique fauteuil vert et, goûtant la fraÎcheur de ma Boréale blonde, (fabriquée au Québec par mon voisin, et supérieurement bonne... Ça, ce n'est pas de la pub. C'est un  tuyau)...

...Voyons voir, me dis-je, ce qui se passe à la télé. Si ce Kliss de commercial peut finir.

Re-Phoque ! Je zappe.

Re-re  phoque !

C'est en anglois. Je vois un gars qui met un genre de Windex sur le pare-brise d'une bagnole et qui, pour démontrer les qualités de son stoffe, se met à foutre des coups de masse dans la lunette de sa voiture. Rien à faire, ça ne casse pas. Double injure à l'intelligence, une bande de tordus, probablement recrutés sur le trottoir ou au bureau d'assistance sociale, à l'air ébahi par ces couillonnades invraisemblables, s'auto-congratulaient dans les gradins en affichant des airs éberlués comme s'ils avaient été des nouilles découvrant la soupe. Triple phoque ! me dis-je alors, ils nous prennent vraiment pour des andouilles !

Je venais de faire connaissance avec cette nouvelle forme d'abêtissement collectif que sont les info-pubs.

J'ai beau roupiller devant la télé, je ne suis pas si déconnecté quand-même. Les  infocommerciaux, j'en avais déjà entendu parler et lu à leur sujet dans les journaux. Pour moi, il s'agissait d'un truc commercial ridicule pratiqué aux États-Unis et qui n'avait aucune chance de venir souiller notre télé ca-gna-gnainne, tout protégés que nous sommes par la rigueur de notre C.R.T.C.

Ça me fait une belle jambe maintenant que notre Sheila Copps nationale ait autorisé ces fadaises incroyables. C'est ça la mondialisation ! La globalisation de la médiocrité.  C'est tellement plus facile et moins cher que de tenter de globaliser la culture et la jugeote.

Mais ce n'est pas fini bonnes gens.  Non satisfaits de nous harceler à outrance, les publicitaires ont imaginé de bien subtiles choses encore.  On a le dos large, c'est bien connu. Utilisons-le, se dirent ces bougres. Sitôt dit, sitôt fait. Ils ont transformé  les gens eux-mêmes en panneaux publicitaires. Madame affiche orgueilleusement sa  marque de jeans sur son joli fessier.  Monsieur publicise de la bière sur son dos et le festival de la poutine de Sainte-Marie-Toutoune-des-Swamps sur son puissant poitrail ou sa ronde bedaine, c'est selon. Fiston lui, imprime en bas relief le logo de la marque de ses godasses dans la neige fraîche ou le sable humide.  Mille pas, mille annonces pendant que sa frangine, coquette, laisse négligemment dépasser de son chemisier une étiquette portant une griffe prestigieuse. Le plus incroyable dans ce truc c'est que, non seulement ça ne coûte rien aux commerçants mais en plus, les gens payent pour se transformer eux-mêmes en véhicules publicitaires. C'est pas beau çà ?

Tenez. Autre agression. Athena, cette compagnie qui veut diffuser des émissions dans les écoles en échange de matériel technologique.  Faut le faire quand-même. Les  gestionnaires d'écoles, étranglés qu'ils sont par le manque d'argent, sont bien tentés par cette aventure. Une compagnie commerciale qui décide de ce que nos enfants devraient recevoir à l'école comme formation. Le tout assaisonné, évidemment, de quelques minutes de pub.  Entre les cours, pendant qu'ils font pipi, on voudrait bien aussi leur bourrer le crâne...

Sois prudent  avec ta machette.

Un message de Chimique-donall

Et quand ils les auront rendu complètement fadas, ils les harcèleront encore dans les  hôpitaux. Votre prostate, cher monsieur, mérite ce qu'il y a de mieux. Parlez-en à votre médecin. Ça s'rait pas beau ça au-dessus d'un urinoir ?

Et à l'entrée du bloc opératoire, un panonceau sobre...
Vous avez fait vos pré-arrangements ?

Bonjour chez-vous  !

Them
30 avril 2001

Édition et mise en page: Polysec