Le fantôme de St-Hyp.

Saint-Hip, vendredi 12 Mars 1999, 13 h 28.

Je lisais tranquillement, bien calé dans ma berceuse. La chaumière était d'une  tranquillité comme on n'en entend qu'à la campagne. C'est ici que j'ai compris le sens de l'expression « Écouter pousser son gazon ».

La quiétude de mon antre est soudainement troublée par des bruits bizarres. Je me retourne et constate que V.M.C. (1) encore roulé en boule dans un chaud faisceau de lumière solaire, a lui aussi ouvert un oeil jaunâtre et dressé une oreille qui, comme une antenne radar, fouille les alentours à la recherche de la source  de ces sons insolites. Le silence revient aussitôt, lourd et épais. V.M.C. referme son oeil et je cherche mon paragraphe.

(1)V.M.C. : Vieux Mine de Criss. Le chat de la maison

Quelques secondes plus tard, ça recommence. V.M.C., déjà sur le qui-vive, renifle sous la porte d'une chambre en branlant la queue et arpente, de gauche à droite, le mur de la salle à dîner, adjacent à la chambre mystérieuse. Intrigué, je pose mon bouquin et m'approche à pas légers de l'endroit en question. Les bruits curieux continuent de se faire entendre. On dirait des froissements, comme si une mariée avec sa large robe à crinoline essayait de se cacher dans un placard. Il était déjà arrivé qu'un mulot ou une petite souris grise réussisse à s'infiltrer dans la maison.  Ça arrive à la campagne. Après tout, c'est plutôt nous, les humains, qui prenons possession du domaine des bêtes. Toutefois, cette fois-là, ça n'était pas un mulot. Ça, c'était certain.

Ma chaumière est en rénovation depuis des années. Je l’ai acquise pour pas trop cher et depuis, j’investis des fortunes de temps et de fric pour en faire un nid décent pour mes filles et moi.  Il me reste une chambre à rafistoler. Cette pièce est  dans un état un peu particulier. Les murs sont en partie défaits, laissant voir l’ossature de la maison et le réseau complexe des fils électriques. La marche, dans cet endroit, est un périlleux casse-gueule car, les planchers neufs du reste de la maison viennent mourir ici, quelques centimètres plus haut que les anciens. Bien entendu, nous tenons la porte de ce royaume de l’entorse continuellement fermée.

C’est cette porte-là que je poussai tout doucement, pour tenter de comprendre ce qui pouvait bien se passer derrière. À peine la porte entrebâillée de quelques centimètres, V.M.C., tel une couleuvre angora, s’enfila vivement dans la pièce  sombre. C’en était fini de l’effet de surprise que j’avais stratégiquement planifié dans les secondes précédentes. J’entre donc. J’allume. Je fouille rapidement des yeux la chambre mystérieuse et qu’est-ce que je vois ?

Rien !

Rien de spécial. La pièce est dans son état ordinaire, c’est à dire: bordélique. Après  quelques secondes pendant lesquelles je me demandai lequel, de moi ou de V.M.C.  avait l’air le plus toton, je chassai le félin hors de ce paradis pour chat fouineur et retournai prestement à ma littérature.

Je ne suis pas en train de jouer les petits Edgar Allan Poe avec cette histoire. Lui, il avait du talent et de l’imagination. Moi pas. Ce que je vous dis là n’est que la  narration de ce qui est vraiment arrivé. Parole !

À peine réinstallé dans mon rokingchaire, les sons fantomatiques se refirent entendre. Plus forts et plus nets. V.M.C. était dans tous ses états. Le fauve qui dort en lui, au moins vingt heures par jour, ne demandait qu’à bondir comme un léopard sur l’intrus mystérieux. « Bon, ça commence à bien faire ! » me dis-je. D’un pas décidé, je retourne à la porte du bordel et, prenant mon courage à deux mains, j’entre dans l’antre du monstre. Le silence se fait pendant que je passe la pièce au peigne fin, ce qui inquiète fort le tigre de la maison qui, généralement, n’aime pas beaucoup cet ustensile. Lampe de poche en main, je regarde sous les meubles, tasse les commodes et les boîtes à outils. Je fouille le placard obscure où repose mon vieux sax, aphone depuis qu’il s’est cassé l’anche et, m’extrayant, en marche arrière du réduit poussiéreux, pose la plante du pied sur le plancher neuf et le talon du même pied sur le vieux plancher.

Je passe sous silence les vocables que j’ai prononcés à ce moment. La liste en serait trop longue et la teneur n’ajouterait rien au récit, non plus qu’à ma réputation. Il  n’en reste pas moins que je faillis tomber à la renverse et que la commotion que causa cette bruyante et impromptue gymnastique fit son effet.

Ici, pour les besoins de la cause, il faut que je vous dise que le prochain paragraphe décrit ce qui s’est passé dans une période d’au moins 0,5 et au plus 1,125 seconde. Au moment précis où j’amorçai ma perte d’équilibre en invectivant les saintes écritures d’une façon qui aurait peut-être pu froisser son Éminence, V.M.C., effrayé par la manoeuvre, planta d’abord jusqu’à la garde ses vingt-quatre griffes acérées dans le contre-plaqué innocent, dressa le pelage de sa croupe à la manière des punks de la Sainte-Catherine et fit un dos rond très réussi et des plus athlétiques avant de détaler, toutes pattes dehors. Pendant que je ressentais désagréablement, venant de mon pied droit, les premières et vives douleurs informant mon bulbe rachidien, par neurotransmetteurs interposés que ma cheville était, en ce moment même en train de se tordre sous le poids de mon corps, mon pied gauche, projeté vers le haut sur une trajectoire indiscutablement aléatoire, percuta bruyamment le gros coffre en orme où sont rangés les soixante-deux albums reliés d'une encyclopédie de la jeunesse périmée. C'est à cet instant précis que jaillit de derrière le dit coffre en orme un éclair gris et velu qui, en moins de temps qu’il n’en faut pour crier « Houch !  » escalada le mur en s’agrippant avec une foudroyante agilité au panier à linge dont on reparlera, à l’aiguisoir à crayon, à la planche à repasser qui, verticale, était adossée au mur du réduit poussiéreux avant qu’il ne la foute par terre et, dans un ultime bond, rejoignit un recoin dont j’aurais dû vous parler plus tôt.

Arrêt sur image.

Le type qui a bâti notre maison voyait grand.  Ou plutôt, il voyait haut. Il a construit des murs de neuf pieds de hauteur. Deux virgule soixante-et-quinze mètres pour les jeunes... ou les vieux qui ont compris le système. Pas facile à rénover, ça.  Tous les matériaux étant conçus en fonction de pièces de huit pieds. J’ai donc construit de nouveaux plafonds en suspension sous les anciens, ce qui est bien plus simple et aussi bien pratique,  l’espace interplafonique(2) pouvant servir pour le routage des fils et autres infrastructures. Or, dans la chambre bordélique, celle qui n’est pas encore rénovée, les nouveaux plafonds viennent mourir quelque-chose comme sept pouces (18 cm.) sous le niveau des anciens. Je sens que vous commencez à piger.

(2)Interplafonique : Terme tiré du  petit Achille illustré. Dictionnaire des néologismes contestables.

On repart le film.

Avant-même que la planche à repasser n’ait atteint mon genoux, sur lequel elle laissa un petit bleu sans gravité, et ne poursuive sa chute jusqu’au sol, l’éclair gris et velu s’était précipité dans l’infractuosité interplafonique.

1,125 seconde  d’écoulée. On reprend la vitesse de croisière.

Vous dire que  j’eus un moment de stupéfaction serait un grossier euphémisme. Je mis bien une ou deux minutes pour réaliser ce qui venait de se passer et je vous jure qu’il n’y a pas assez de phoques au Groenland pour meubler les phrases que j’ai récitées durant ces courts instantspour exprimer la douleur que ma pauvre cheville m’imposait d'ores et déjà si cruellement.

Que diable s’était-il passé ? D’évidence, il y avait une bête dans la maison.  Dès lors, trois questions fondamentales se posaient, assorties de quelques sous-questions non moins pertinentes.

1- De quelle sorte de bête s’agissait-il ?

a) Est-ce que ça mord ?

b) Est-ce que ça bouffe du chat ?

c) Est-ce que ça peut faire caca sur mon lit si jamais je n’arrive pas à résoudre la  question no3 avant de partir au travail ?

2- Comment était-elle entrée ?

a) L’ai-je fait entrer en lieu et place de V.M.C. sans m’en rendre compte ?

b) Un fédé à l’usine l’aurait-il foutue dans ma boîte à lunch pour se venger de la fois où  j’ai branché la pompe à graisse sur son coffre à outils pendant la fin de  semaine de la Saint-Jean ?

3- Comment la faire sortir ?

a) Devrais-je appeler des renforts ?

b) Une requête en habeas corpus pourrait-elle m’être utile ?

c) Un disque de Céline, très fort ...?

Réponses à la  première question

1- Un raton-laveur bordel de m...

a) OUI !

b) Sais  pas.

c) OUI !

Comme vous le  verrez, l’énigme no 1 fut vite résolue. Je reprends mon récit...

Revenu de mes émotions et fier de la synthèse situationnelle que je venais de poser, j’allai quérir mon escabeau et, armé de ma lanterne, j’entrepris de traquer l’intrus. Je n’eus même pas besoin de grimper pour poser mon diagnostic.  Un jeune  raton-laveur de la grosseur d’un très gros chat sortit sa tête d’entre les deux plafonds et avec une insolente hardiesse resta là, de longues minutes à me  regarder comme si JE violais SON intérieur. Étranges animaux que ces ratons. Ils ne nous craignent absolument pas.  En tout cas, le bandit savait parfaitement qu’il était le maître incontestable des espaces interplafoniques et qu’une fois là, il n’avait rien à craindre.

Mais l’heure avançait et je devais partir travailler.  Le bandit ne pouvait aller nulle part sauf dans la chambre bordélique.  Je résolus donc de tendre un piège et  d’espérer que, vu son jeune âge, il se laisserait prendre.

Comment faire ? Un truc classique, vite fait..... J’utilisai le panier à linge. Je le  lestai d'une lourde équerre de rectification. (Je vous expliquerai ce que c’est  une autre fois). Comme appât, un généreux morceau de mozzarella posé sous le panier retourné et maintenu à un angle de 35° par une cuiller de bois elle-même reliée au fromage par une ficelle.  Après une aussi subtile performance (...), je partis au travail avec la quasi certitude que le raton, à ce moment-là, devait se rouler de rigolade dans  l’entre-toit à la vue d’un stratagème aussi bringuebalant.

Mon seul réconfort : le périmètre critique était bien circonscrit. Imaginez la fête si  le brigand avait accès au garde-manger. Vous dire que je partis au turbin le coeur léger et l’esprit tranquille serait une impertinente exagération ; d’autant plus que, chemin faisant, je réalisai que la stratégie du fromage était bien malheureuse et constituait pour le monstre à lunettes noires une invitation formelle à revenir. Je passai les dix heures suivantes à alterner entre de profondes réflexions stratégiques et des sessions intensives de rongeage  d’ongles. Qu’allais-je trouver à mon retour ?

Le poinçon afficha enfin l’heure de la libération. Je passai prendre mes filles chez mon ex. et rentrai au bercail. Je ne m’étais pas trompé. Maligne cette bête. Très maligne. C’est à peine si elle ne m’avait pas écrit un mot de remerciement. Le panier, la cuiller, ma belle équerre, tout était disposé comme si ces artefacts avaient été placés au-dessus d’une mine anti-personnel.  Seul manquait ...le fromage.

Mes réflexions, au boulot, m’avaient amené à penser que le bandit n’avait pu entrer que par un seul endroit. Le seul endroit, en fait que je n’avais pas refait à neuf à l’extérieur de la chaumière parce que pratiquement inaccessible et, de  toutes façons, invisible d’où que ce fut. Il se trouvait là, juste au-dessus  d’un toit en contre-bas, une grille de ventilation faite d’une persienne en bois, doublée d’une toile moustiquaire. Je grimpai derechef armé de ma  lanterne. J’eus alors la confirmation que le brigand s’était bel et bien invité dans notre nid en rongeant deux languettes de bois, ce qui laissait une ouverture béante de quelques pouces et dont le sommet était garni de poils gris arrachés à son dos. C’était un point crucial d’éclairci.  Où était-il maintenant ? Pas de chances à prendre.  J'attendis au lendemain-matin. S’il était toujours là, il finirait bien par se faire entendre.

Saint-Hip, samedi 13 mars 1999. 9 h 43.

La nuit avait été médiocre. J’avais eu un sommeil agité, comme si mon subconscient s'était raconté des histoires pendant l’absence de mon conscient. Vers quatre heures du matin, je rêvai que ça bougeait sur mon lit et, nom d’une pipe, je faillis passer l’arme à gauche quand une chose poilue frôla ma main droite que j’avais eu l’inqualifiable imprudence de laisser au-dessus des couvertures. Je fus expulsé du sommeil d’un bond impulsif.  Je me revois, assis bien droit dans mon plumard, le coeur en chamade, les yeux grands ouverts dans la nuit. Terrorisé.

V.M.C., la pauvre bête, n’a jamais compris pourquoi, cette nuit là, sans raisons, il fut transplanté manu militari sur le banc de neige qui jouxte le balcon arrière pour y terminer cette longue et froide nuit marsienne. Il m’a boudé jusqu’à midi.

Au petit déj., conseil de famille. Il s'en dégagea un consensus à l’effet que la nuit avait été paisible (...) , qu’aucun bruit insolite n’avait troublé notre sommeil et que le brigand avait dû rentrer chez les siens. Je pris quand-même soin d’explorer, à l’aide d’une puissante lanterne la cavité interplafonique. Rien.  Pas d’yeux rouges qui luisent dans le noir. Je grimpai donc sur le toit en contre-bas, armé de quelques outils et, après avoir enlevé la persienne éventrée, je me risquai à passer ma seule et unique tête par le trou béant et scrutai minutieusement l’entre-toit.  Rien. Heureux de m’en tirer à si bon compte, je fermai l’ouverture à l’aide d’une plaque d’aluminium et de huit fortes vis.

Ce samedi après-midi-là, je partis au travail l’esprit tranquille bien que je ne raffole pas des heures sup. les fins de semaines, mais bon.  Il faut bien gagner son pain... et son fromage.  En début de soirée, je reçus à l'atelier un appel de ma fille cadette.

 «Pâ’pa, on entend du bruit en haut, ça gratte. » Après quelques questions  investigatrices portant sur l’endroit où elle se trouvait quand elle a entendu ces bruits ainsi que sur la provenance de ces sons, je conclus que le raton se faisait les gencives sur ma plaque d’alu. J’eus un sourire en coin et rassurai mon bébé avec la certitude tranquille du conquistador.

Saint-Hip, dimanche 14 Mars 1999, 19 h 47.

Après une dure semaine de boulot, il nous arrive de nous payer le resto. Ce fut le cas ce jour-là. La trop courte fin de semaine tirait déjà à sa fin et, comme c’était dimanche, je me proposais, une fois à la maison, de m’offrir mon bouillon de culture dominical et un dernier verre de pinard.

Je l’ai eu mon show français et j’eus aussi mon minervois mais, avant d’entrer dans la maison, un détail inhabituel attira mon attention. Comme il faisait déjà noir, j'étirai mon bras dans l'embrasure de la porte et allumai le puissant projecteur de la remise toute proche.

Maligne cette bête vous disais-je !  Le malfrat masqué, non satisfait de grignoter mes persiennes, de terroriser mon chat et de bouffer mon fromage, venait de signer son oeuvre et de démontrer que s'il savait entrer, il savait aussi ...sortir !

À suivre !

Bonjour chez-vous !

Them


Novembre 2002

Édition et mise en page: Polysec