Vie d'usine 
 Épisode 5

Les deux Tarzan

Semblables et différents.  Tels étaient les deux Tarzan.  Pourquoi Tarzan ?  Qui leur avait attribué ce sobriquet ?  Je n’en sais rien.  Les deux étaient bien plus vieux que moi et faisaient partie du personnel de la Généreuse depuis belle lurette quand j’y ai moi-même posé la semelle. 

Comme ils avaient tous deux une grande ancienneté, ils travaillaient sur l’équipe de jour, ce qui a retardé considérablement le jour où j’ai eu à travailler sur la même équipe qu’eux. Puis, les jeux combinés du temps et des prérogatives et privilèges rattachés à l’ancienneté ont fait leur effet. Ces travailleurs de longue date ont préféré joindre les rangs des P.E.G.  (Préposés à l’Entretien Général), quitte à ne plus gagner que le misérable salaire d’un avocat ordinaire, et à quitter définitivement la kliss de ligne d’assemblage et aussi, ce n’est pas rien, à consentir à travailler sur l’équipe de soir.  Bof ! Après tant d’années de mariage (pas pour les deux Tarzan), le travail de soir n’est plus une punition.  m’enfin...

Tarzan no 1

Dire qu’il était laid serait déjà un compliment.  Il était presque monstrueux.  Grand, maigre, une tête à la Sol mais en plus pathétique.  Jamais je n’ai vu bouffon réussir à se dessiner une tronche comparable à celle-là.  Quand il était sérieux, consultant le fascicule des courses de chevaux ou finissant un quart épuisant de nettoyage dans les organes internes et nauséabonds d’un atelier de peinture, il passait presque inaperçu mais en général, c’était une bombe.  J’ai failli dire une bombe puante car, j’ai omis de stipuler qu’il souffrait aussi d’un désordre hormonal qui lui causait, dès qu’il s’éloignait de la douche, d’énormes problèmes sudorifiques que seule une immersion dans le «  Varathan  » aurait pu circonscrire... temporairement. 

Tarzan no 1 avait un don pour l’imitation.  Pas la banale imitation de gens mais l’imitation de choses.  Combien de fois a-t-il fait sauter les « boss » dans l’champ avec son incroyable imitation de klaxon de « Cushman » gueulée à deux pieds de la nuque !

Je le revois encore, au début des « shifts » dans le vestiaire des gars, qui nous faisait une incroyable gigue, debout sur une table, en boxers fleuris, jouant de la musique à bouche et du ukulele et portant un de ses innombrables chapeaux dont celui, rouge et blanc que porte l’icône de votre humble chroniqueur.   Il avait le don de vous « crinquer » un gars comme un automate.  Une énergie folle.  Une gueule à vous faire éclater de rire rien qu’à le voir. 

Outre son odeur, je m’ennuie de lui.

 Tarzan no 2

Jeune, il devait être beau gosse. 

Cheveux blonds grisonnants, muscles saillants, toujours rasé de près mais sa voix, qui ressemblait à celle de René Lévesque avant son opération, avait vite fait de remettre en contexte notre perception initiale.  Tarzan no 2 était une vieille tapette sans remords, fier de ce qu’il était et d’un comique à vous faire mollir les guiboles. 

Je me rappelle avec nostalgie de ses cris rauques, modulés comme des miaulements qui, le quart de soir venu, surgissaient de sa section d’où, une de ses victimes sortant entre deux piles de boîtes, tentait de ne pas se faire associer aux jeux fraternels de Tarzan no 2.  Boud’ciarge qu’on a rigolé !  Et tous ces soirs d’Holloween où, chaque fois, il arrivait à la cafétéria déguisé en gonzesse, turban sur la tête et cuisses à l’air. 

Je vous raconte l’une des meilleures qui me revient à l’esprit.

C’était en 96, je revenais d’une période de mise à pied qui devait être longue mais qui, en définitive, ne fut qu’une vacance.  Toutefois, le rappel s’assortissait d’une condition pas très drôle.  C’était un important projet d’installation de postes de travail sur le quart de nuit.  Un projet de plusieurs mois sur un « shift » qui n’est, ni plus ni moins, que l’enfer sur terre.  Je me souviens avec douleur de ces samedis matin où, après un quart de travail, je passais chez mon ex, pour chercher les filles et les amener chez moi pour la fin de semaine.  Je devais passer le samedi réveillé à m’occuper... mais là n’est pas mon objet.

Bref, sur ce quart de travail temporaire, nous avions un PEG et c’était Tarzan no 2.  Il faut dire que c’était assez relax comme boulot. Nous n’étions qu’une vingtaine, trente au plus, à travailler de nuit et notre « boss » Walter, n’était pas précisément un « paquat d’narfs ».

C’était la pratique de la compagnie d’associer à ses superviseurs expérimentés de jeunes « GMI » (Étudiants du General Motors Institute) afin de les incorporer graduellement à l’environnement opérationnel de la corporation.  Ainsi, on assigna à Walter un jeune homme, beau et sympathique, originaire du Lac Saint-Jean, qui en était à son premier stage en usine. Son nom m’échappe mais appelons-le François.

Vu le genre de projet auquel nous avions été assignés, au début de chaque quart de travail, nous nous réunissions tous au « crib.  du B-6 »  où, en sirotant un café, nous attendions que notre superviseur et ou l’ingénieur se pointe avec les plans et ou instructions de la nuit à venir.  

Cette nuit-là, Walter nous présenta François, futur ingénieur du GMI et nous quitta en disant que le nouveau venu nous expliquerait les travaux à exécuter.  François, sérieux comme un pape, qui avait étudié ses plans soigneusement durant des heures, déroule ses épais rouleaux sur la table à dessin et commence à expliquer le travail à exécuter.  Je le revois, face à nous, nous expliquant ce que nous savions tous au moins aussi bien que lui quand, sans qu’il ne s’en rende compte, Tarzan no 2 entre dans la salle. 

François explique.  Nous écoutons poliment.  Tarzan s’approche par derrière de ce beau jeune homme. Soudain, il l’empoigne de ses bras musclés, l’immobilise et goulûment, se met à lui sucer les oreilles en baragouinant, entre ses circonvolutions linguales, de langoureux mots d’amour avec sa voix noueuse de ténor enrhumé. 

Je revois encore la tronche de ce pauvre jeune homme éberlué et les jambes m’en mollissent encore de rigolade. Boud’ciarge ! Et on nous payait pour ça. 

Les deux Tarzan : Perdus de vue mais François, lui, fait malheureusement partie de l’exode des cerveaux québécois.  Aux dernières nouvelles, il bossait dans un centre de recherche de GM aux Zétâts. Tout ce que GM Boisbriand comptait de « bols » a été dispersé aux quatre coins de la planète au profit de l’ex Généreuse.  Seule l’usine québécoise a été abandonnée.  Ils sont partis avec les meilleurs poussins, ils ont laissé le nid et les coquilles vides.

À suivre

THEM

 Édition et mise en page: Polysec