Le Cap

Nous avons tous déjà vu de ces films hollywoodiens qui nous racontent d’invraisemblables histoires qui, selon notre compréhension de la vie, n’arrivent que dans les officines de Disney ou de Paramount Pictures. De ces histoires invraisemblables qui nous distraient pendant deux heures mais qu’on oublie rapidement. Pourtant, ces choses-là arrivent parfois, plus souvent qu’on ne pense et je gagerais que, ne fut-ce de la touche du scénariste, vos historiettes personnelles, n’en deviendraient pas moins palpitantes que les mésaventures ordinaires, servies à la sauce  « show-biz ». Tout cela pour vous dire que, des fois, la vie nous en réserve d’étranges.   Si vous avez quelques minutes j’aimerais vous raconter ce qui s’est passé dans mon petit monde THEMatique dans la nuit du 8 au 9 novembre 2002. Ce fut singulier.  

C’était un vendredi soir ordinaire. Ma cadette, une bonne fille responsable et mature, me dit  :

-                  « Pâpa, ce soir, je sors. Je vais chez  Y. On va regarder des  films ensemble et je rentrerai peut-être tard car je ne travaille pas demain ».

  Elle n’est plus une enfant. Que demander de plus qu’une explication aussi limpide ?   Elle n’a jamais vraiment été une môme à problèmes et, de toutes façons, je suis habitué. Elle et sa soeur aînée sont bien plus raisonnables que je ne l’étais à leur âge.   La soirée se passa sans particularités. Vers une heure du matin, après m’être endormi devant la télé, je transportai péniblement mon corps dans mon moelleux plumard et je m’endormis dans la moiteur tranquille du contribuable en règle.   Dès que j’eus fermement fermé l’œil,  VMC1, cet insatiable quémandeur de chaleur animale, sauta sur mon lit avec la légèreté d’une brique et s’étira, se colla le long de mon dos, gardant sous son sonore ron-ron mon échine au chaud, des vertèbres cervicales jusqu’aux lombaires.  Des mauvaises langues ont déjà insinué que je ronfle en dormant. Fadaises ! VMC ne s’en est jamais formalisé lui. Bref !

1Vous vous rappelez, Vieux Mine de Criss

1 h 30. Le téléphone qui sonne me sort d’une profonde torpeur.

- Allô !

- Pâpa ?

- Oui, c’est moi. Qu’est-ce qui se passe ?  

- Tu dormais ?

- Non non !   Je me reposais les yeux ! Alors ?

- Pâpa, je suis perdue !

- Hein ? Où es-tu ?

- Si je le savais pâpa, je ne serais pas perdue  !

  

J’encaissai sans tituber mais ma lèvre vibra un peu.  

Bon alors, explique-moi un peu ce qui se passe, dis-je.

- On est allés chez  Y, à Montréal, dans le nord de la ville, et on a regardé des films. Après, j’ai ramené un copain chez-lui et c’est en revenant que je me suis perdue.  

- Bon. Dis-moi par où tu es passée et donne-moi les noms de rues là où tu es et je vais te sortir de là.

- J’ai ramené le mec chez-lui puis, j’ai pris le boulevard Henri-Bourassa mais, sans m’en rendre compte, tout d’un coup, je me retrouve sur la rue Sherbrooke.  

- Bon. Calme-toi. Tu es dans l’est de la ville. Tu as dû prendre Henri-Bourassa dans le mauvais sens mais ce n’est pas grave. Au point où tu en es, je ne veux pas risquer de te ramener par Sherbrooke dans le centre-ville alors, voici ce que tu vas faire.  Continue sur la rue Sherbrooke, vers l’est,  jusqu’à ce que tu traverses le pont, au bout de l’île.   Ensuite, cherche les indications pour la route 640 ouest, jusqu’à Ste-Thérèse et de là, tu prends la 15 nord et tu connais la suite.

- OK pâpa. T’es fin.

- Oui, je sais ! Je reste éveillé. Si tu as des problèmes, tu rappelles, peu importe  l’heure.  

- OK pâpa.

Dix minutes plus tard, le téléphone sonne à  nouveau.

- Allô, fille ?

- Pâpa, j’comprends plus rien !

- Lé narfes bébé. Explique-toi.

- J’sais pas comment mais, sans quitter Sherbrooke, je me retrouve sur Notre-Dame.

Je ne fréquente pas souvent ce coin de la ville mais, je sais bien que l’île de Montréal se rétrécit jusqu’à la Pointe-aux-Trembles et qu’en bout de compte, elle ne pouvait qu’aboutir au pont.

- T’en fais pas, fille. Tu es dans la bonne direction.  

- Pâpa, j’ai vu des indications pour Lanoraie, Trois-Rivières, Sorel. J’comprends plus !

- C’est normal fille.   Quand on approche d’un point de jonction routière important, c’est annoncé d’avance.   Continue, traverse le  pont et ensuite, suis les indications pour la 640 ouest, vers Deux-Montagnes et tu seras vite en terrain connu.

OK ! fit-elle mais, je sentais dans le timbre de sa voix qu’elle commençait à en avoir raz la marmite. Avait-elle le choix ?   Il fallait bien qu’elle rentre à la maison.   Enfin, ça faisait un bon détour mais, elle ne pouvait plus se tromper.   Dans 45-50 minutes, elle serait au nid.   Là, je me suis étendu sur le divan, dans le salon et je me suis peut-être endormi. Encore. Combien de temps ?  

Doolidoo-li-doo !! Dooli-doo-li-doo ! Allô ! dis-je, un brin ensommeillé.  

- Pâpa ?

- Oui, où en es-tu ?

-J’comprends plus rien pâpa.   J’suis perdue.  

- Bon Pffff ! Raconte.  

- Je suis sur la rue Saint-Maurice

- ??? Saint-Maurice ? Tu es dans le bas de la ville  ?  

- Sais pas moi pâpa, dit-elle en pleurnichant, épuisée.

Dans l’temps, on m’avait offert un travail sur la rue Saint-Maurice, chez Greatz Brothers, le plus gros studio de photo commerciale de Montréal du temps. C’est au sud de l’autoroute Ville-Marie, près de Notre-Dame et à deux pas au sud-est de la Place  Bonaventure.   La gueuse, après notre dernière conversation téléphonique, avait dû reprendre la rue Notre-Dame dans le mauvais sens, ce qui l’avait ramenée dans le vieux Montréal. Ne partez pas en peur là ! C’est une p’tite fille de la campagne après tout. Elle n’est pas plus nouille que vous quoi !

- Attends une minute, dis-je, je sais où tu es, je prends mes cartes et je te ramène à la maison. Je sors de la chaumière en pyjama, ramasse mes cartes routières dans la voiture et je rentre au chaud.

- Allô fille ?

- J’suis là pâpa... Sniff !

- Bon. J’ai mon  « Grand Atlas routier du Québec » ici devant moi, sur la table et je vois très bien où tu es. Écoute.  

- Sniff !

- Tu es sur la rue Saint-Maurice.

- Sniff !

- Tu es bien dans le centre-ville ?

- Ouais ! Ça l’air de ça.

- Bon. Tu prends la rue Saint-Maurice, direction est,  jusqu’à McGill. C’est facile, Saint-Maurice finit à McGill. Tu ne peux pas te tromper et là, tu tournes à gauche vers...

- C’est où l’est ?   J’sais pas moi pâpa, j’suis perdue, pis fatiguée sniff. (bis)

- Bouge pas bébé, Papa doit réfléchir un instant.  Je me suis servi un doigt de Cabernet Franc et j’ai ré-attaqué. Avais-je le choix ? Il s’en fallut de peu que je lui dise  « Rentre dans la bagnole, verrouille les portes, ne bouge plus, je vais te chercher. Je sais moi, où tu es. » Par chance, je ne l’ai pas fait tout de  suite. Vous verrez, plus loin, pourquoi je dis « par chance ».

- Bon. Remonte dans la voiture, barre tes portes et roule dans le sens que tu veux et, à la prochaine cabine téléphonique, tu me rappelles et on refait le point. Si tu vois un « châr » de flic, tu dis que tu es originaire des Arpents verts, tu demandes qu’on te remette sur l’autoroute Bonaventure et tu suis les instructions pour Saint-Hérôme.   Vu ?

- Ok.

Attente...

Nouvel appel :  

- Pâpa, Ça marche pas ton affaire. J’comprends rien, Je suis rendue sur la rue Sainte-Madeleine.  

- Hein ? 'tends menute... Ouais. Je trouve bien la rue en question, assez près mais, je ne m’explique pas comment elle a pu s’y rendre. On avait dû changer la configuration des rues de ce quartier si actif depuis quelques temps.

- Bon. Écoute, essaye de faire le chemin inverse et, quand tu auras des références que tu connais, j’sais pas moi, Saint-Laurent, Notre-Dame, tu rappelles.  

- Sniff (bis) OK.  

Nouvel appel :  

- Pâpa, sniff ! J’ai retrouvé Saint-Laurent mais au bout de la rue, j’ai tourné à gauche, je suis passée devant l’hôtel de ville et puis voilà ! Qu’est-ce que je fais ?

EU-RÊ-KA ! me dis-je !

- Écoute bébé. On est sauvés. Tu reprends le chemin inverse, tu repasses devant l’hôtel de ville, à Saint-Laurent, tu tournes à droite et tu restes sur cette rue jusqu’à Henri-Bourassa. Là, tu tournes à gauche et pour le reste, tu connais le chemin.

- Vrai pâpa, ça va me ramener à Henri Bourassa ?

- Oui ma vieille. Je reste éveillé, si tu as des problèmes, tu connais notre numéro.

Ça n’a pas tardé.

- Pâpa. Ça marche pas ton affaire. J’ai repassé l’hôtel de ville, j’ai tourné à droite sur Saint-Laurent, je n’ai jamais changé de route et me voilà sur la rue Fusey.

- Hein ! dis-je médusé. La rue quoi ?

- Fusey, dit-elle, F-U-S-E-Y.  

Si seulement j’avais déjà étudié le latin, je l’aurais perdu mais, comme j’étais trop cancre pour le séminaire, je dus me contenter de la huitième science-math qui dispensait cependant d’excellents cours de géographie.   En conséquence, j’en perdis mon sens inné de l’orientation. Ma boussole interne ne fit qu’un tour et s’immobilisa, penaude, quelque-part entre le nord-nord-ouest et mon verre de pinard encore intact. C’est dans de tels moments qu’on se dit que la paternité serait une si merveilleuse chose si seulement les éléments ne se regroupaient pas pour ridiculiser nos plus sincères efforts pour impressionner et sauver nos si « chers » enfants aux prises avec les incongruités adverses de la géographie appliquée Et cette foutue rue Fusey que ma carte du centre-ville ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam. Si seulement elle avait eu le cellulaire, en restant en contact, en temps réel, je l’aurais ramenée au nid en moins de deux.

- Pâpa, y'a un dépanneur ouvert pas loin, je vais prendre un café et je te rappelle.  

- OK ! Sniff !

Nouvel appel :  

- Allô, c’est Madame Ricard du Cap de la Madeleine.

- Phoque, les lignes sont mêlées maintenant. Manquait plus que ça.

- Allô Pâpa ?

- Sniff ! Hein quoi ? C’est toi fille ?  Les lignes sont mêlées. Essaye de me rappeler de nouveau. M’entends-tu ?

- Bin oui pâpa. J’tentends. Y'a pas de lignes mêlées. J’ai demandé à la madame comment rejoindre Henri Bourassa et elle a eu l’air...  éberluée... genre !

- Hein ?

- Pâpa, je suis au Cap de le Madeleine.

- Hein... Tu te fous de ma gueule ?

Ne partez pas en peur. Ça s’explique.  Pas facile mais ça  s’explique.  Vous vous souvenez quand mon bébé m’a dit qu’elle avait vu des écriteaux annonçant Berthier, le traversier pour Sorel, Lanoraie, bon.   Selon la logique du moment, elle était sur Notre-Dame, direction est, approchant du bout de l’île où, dès après le pont, des bifurcations lui proposeraient inévitablement ces différentes destinations. C’était d’une implacable logique. Là, deux choses se sont  produites.

1- Ma fille, devant franchir un pont, comme je lui avais annoncé, s’attendait à un monstre du genre Champlain ou Jacques-Cartier. Elle a donc franchi le pont de béton du bout-de-l’île sans le voir car, c’est bien connu, quand on cherche trop, on ne trouve rien. Surtout quand on ne sait pas trop ce que l’on cherche et qu’on a une journée de vingt heures collée au compteur.  

2- Moi, croyant mon bébé sur la bonne voie du retour, je me suis allongé et le temps a passé jusqu’à ce que le téléphone me tire de mon sommeil et qu’elle me dise : (Retour sur image)

- J’comprends plus rien pâpa. J’suis perdue.  

- Bon Pffff ! Raconte.  

- Je suis sur la rue Saint-Maurice

Le Cap ! Ma lèvre a encore vibré là, quand j’ai réalisé. Pour me rapplomber, comme disait papa, j’ai dû caler mon verre de pinard qui, de toutes façons, s’échauffait pour rien alors... Voyons.   Je tournai quelques feuillets de mon Atlas jusqu’aux pages 222/223. (Trois-Rivières, Trois-Rivières-Ouest,  Saint-Louis-de-France, Cap-de-la-Madeleine). Bouuud’ciarge ! Ces robustes français qui colonisèrent notre beau Québec étaient assurément de fort bonnes gens mais me semble-t-il, pas très imaginatifs en matière de toponymie car, dans  le coeur de Ville-Marie et de Trois-Rivières, respectivement troisième et deuxième agglomérations urbaines de la colonie, ils ont eu la lumineuse idée de nommer leurs principales artères des mêmes noms et cela à tel point que c’en est, encore de nos jours, étonnant.

Vous connaissez Montréal et son centre historique. Les rues Saint-Laurent, Saint-Maurice, Sainte-Madeleine et bien sûr, Notre-Dame qui n’est que le prolongement du Chemin du Roy, cette route 138 que suivit De Gaulle, de  Québec jusqu’à l’hôtel de ville de Montréal où il fit, d’une phrase assez bien sentie, ma foi, verdir le camarade Trudeau comme un concombre qu’il était  quand-même un peu moins que son ministre des Affaires indiennes qui, justement, était originaire d’une banlieue de Trois-Rivières, mais je m’égare. Bref. Voilà le chemin que mon bébé fit en sens inverse, en pleine nuit, pendant que son irresponsable papa s’était endormi sur le divan du salon.

Là commença le mystère, sur le Chemin du Roy.

Supposons qu’un papa s’endort pendant que sa fille, elle, ayant manqué le foutu pont, s’engage sur le Chemin du Roy, direction est et, rassurée par son papa qui lui avait préalablement dit que, dans l’est de l’île, ce n’est pas la campagne mais, quand-même pas la grand-ville, roule, à bonne vitesse, fatiguée et écoeurée. Que se produit-il  ?  

Il se produit ceci. Après avoir traversé quelques rustiques agglomérations, le Chemin du Roy change soudain de nom. Normal. Les routes alternatives traversent les villes en empruntant les rues d’icelles mais, encore faut-il le savoir. La 138 s’appelle soudain Boulevard Royal, puis Laviolette, puis Saint-Maurice, puis Fusey, puis Saint-Laurent, puis Sainte-Madeleine mais  ce n’est pas tout. Si vous passez sur Saint-Laurent, au Cap, direction sud, et qu’au bout, vous virez à gauche, vous passez devant quoi ? Bain oui. L’hôtel de ville. Exactement comme à Montréal. Vous auriez fait mieux vous, dites  ?

Pendant que j’alternais d’une page à l'autre de mon Atlas, un généreux noctambule trifluvien à qui je lève mon verre remit enfin ma cadette sur la 40 ouest qui, sans risque, la conduisit à la bifurcation 640 ouest puis 15 nord jusqu’au nid familial où elle se posa, ailes flétries, à 7  h  30, samedi-matin.  Papa, les yeux non moins flétris, l’embrassa et, ce jour-là, toute la petite famille fit la grasse matinée. Plus tard, en après-midi, croyez m’en, Bébé chérie eut droit à un sérieux cours de géographie et de lecture de cartes. Ça m’a en outre coûté un téléphone cellulaire.

Bonjour chez-vous, bonnes gens.



Them
Le 13 décembre 2002

 

Édition et mise en page: Polysec