Vie d'usine

Pour la majorité des gens, une carrière dans une usine est inimaginable et la simple idée d’accomplir minute après minute, jour après jour, année après année, le même geste, la même opération, est une véritable abomination ; une condamnation à perpète aux travaux forcés, la perspective d’une vie gâchée.

Évidemment, quand on regarde la chose avec les yeux myopes de l’observateur étranger et qu’on n’a véritablement jamais expérimenté la chose, il n’est pas étonnant qu’on envisage cette vie de la sorte. On se voit dans la peau de Charlie Chaplin maniant ses clés anglaises devant un convoyeur dans son célèbre film, « Les temps modernes ». 

S’il est vrai que le travail répétitif sur une ligne d’assemblage est particulièrement harassant, il est, autour de cet univers mal connu, tout un autre monde qui l’est encore davantage. Je vous parle de  la vie dans les très grandes usines comme celle où j’ai passé plusieurs années et où je n’ai pas été malheureux.  Loin de là.  Il est vrai qu’on y gagnait fort bien sa vie dans cette petite ville qui a déjà compté plus de quatre mille travailleurs et qui, malheureusement, fait maintenant partie de l’histoire.

Pour faire une histoire courte, si vous me permettez cet anglicisme, après quelques années sur la ligne (d’assemblage) où, par chance, je n’ai que très peu fait de travail stable de robot humain, j’ai eu la chance d’être admis en apprentissage de métier ; quatre années extraordinaires d’alternance en usine, en atelier et en classe où nous allions ensemble dans une grande fourgonnette fournie par la Généreuse.  Un groupe privilégié de huit gars payés pour apprendre et s’amuser. 

En marge de l’univers de « la ligne », gravite un autre univers de services spécialisés.  J’étais mécanicien industriel.  Mon boulot consistait à voir à ce que ma section roule sans accrocs.  Quand tout allait bien, c’était la situation générale, personne ne voulait me voir. Je jouissais donc d’une liberté dont peu de gens de « profession » ont jamais joui. Nous étions environ deux cents dans ce cas : mécaniciens, outilleurs, électriciens, soudeurs, tuyauteurs etc.  Nous devions être présents, précis et surtout, rapides lors des « Break down » mais outre cela, nous devions être disponibles.  Point, à la ligne.  Le principal de nos tâches s’effectuait en temps sup., les fins de semaine ou la nuit. Vous vous imaginez mal, j’en suis certain, à quoi une bande de copains ayant du temps et de l’imagination à revendre, pouvait bien occuper tout ce temps libre et fort convenablement payé par la Généreuse Motors.  Le « jouage de tours » n’était pas la moindre des activités appelées à remplir ces temps libres.  Permettez à votre humble chroniqueur, pas très volubile ces derniers mois, de relater pour vous, quelques épisodes de sa vie professionnelle. 

Histoire d’eau no 1

Lors de mon premier été à la Généreuse, je bossais sur la ligne, dans l’ancien atelier de peinture.  Il y faisait une telle chaleur qu’il fallait distribuer des comprimés de sel aux travailleurs.  Les voitures, encore à l’état de boîtes de métal vides et brûlantes y sortaient de six fours, au rythme de 50 voitures à l’heure / par four, à 300° –400° F.   À cette époque, la moyenne d’âge des employés était assez jeune et, vu la température insupportable, on y fermait volontiers les yeux sur les innombrables cinq gallons d’eau fraîche qui volaient d’un travailleur à l’autre.

Or, cet été-là, on m’offrit de remplacer pendant ses vacances le P.E.G.  (Préposé à l’Entretien Général) de la section.  Deux belles semaines hors ligne à briquer des abreuvoirs et à vider des poubelles pour un salaire que bien peu d’ingénieurs avaient déjà vu et surtout, la liberté et le temps.   Le Rêve ! 

Un après-midi caniculaire, je passais l’aspirateur à eau sur le plancher de la section, histoire de prévenir les accidents. La machine en question consistait en un aspirateur industriel posé sur un fût métallique de 45 gallons qui, une fois plein, était roulé jusqu’à un drain de plancher où, avec un robinet de deux pouces, le liquide était évacué.  Le pied quoi ! La sinécure !

Mes chers collègues, envieux peut-être de ma veine, se sont bien foutus de ma gueule ce jour-là.  J’avais bien remarqué que, malgré l’épouvantable chaleur, l’humeur de la bande semblait au beau fixe en me voyant assécher avec zèle le plancher de notre section pour leur confort et leur sécurité et pour cause. Un de ces salauds avait ouvert la valve de deux pouces et l’eau que j’aspirais à grand peine devant moi s’écoulait derrière par un tuyau de deux pouces. 

 

Sinistre la vie d’usine ?

À suivre...

 

Bonjour chez vous !

THEM

 Édition et mise en page: Polysec