Le fantôme de St-Hyp. 
 (suite)

Cette histoire a commencé le 12 Mars dernier. Au moment où j'écris ces lignes, nous sommes le 18 avril 1999.  Plus d'un mois. Un long mois que je subis cette agression, un  mois de misère, d'angoisse et par moments, de profond désespoir. Peut-être n'avez-vous pas lu « Le Fantôme de Saint-Hip. » Il serait plus simple dans ce cas, de profiter de cet hyperlien, histoire de vous mettre au parfum !

Avant de poursuivre, maintenant que les mémoires sont rafraîchies, une brève mise au point : Je ne suis pas un partisan des « remakes » ni des secondes, troisièmes ou quatrièmes parties de quoi que ce soit. Cette fois sera la dernière mais, les faits qui suivent sont à ce point exceptionnels que je me permets de déroger à mon code du bon goût littéraire, en reprenant là où je l'avais laissé, mon récit du fantôme de Saint-Hip.

En ce froid dimanche de Mars, rentrant du resto, je constate avec consternation que le monstre que j'avais, malgré mes attentives vérifications, enfermé dans  l'entre-toit de ma maison, avait tout simplement défoncé le « sofit » de  la corniche pour prendre la poudre d'escampette.  J'étais un brin frustré mais, somme toute,  les dommages n'étaient pas très grands et je m'en tirais à bon compte, sans compter que le poilu venait de me suggérer une sortie de chronique assez réussie.

J'étais néanmoins convaincu qu'il avait son compte et que ça n'allait pas être demain la veille de son retour.  Il n'avait pas dû le trouver drôle son saut de la corniche jusqu'au sol et, si la force de gravité lui avait permis de s'enfuir, il trouverait plutôt contrariant de faire le chemin inverse.  Restait à réparer les  dommages avant le retour des hirondelles qui elles, ne manqueraient pas de  s'installer dans un si chaud refuge.  Un raton qui gratte, c'est emmerdant mais 40 hirondaux qui gazouillent, ça, ma vieille, ça doit être le purgatoire.  Dès le samedi suivant, j'installai un échafaudage branlant entre mon balcon et un chétif escabeau, planté dans la neige et, à mes risques et périls, je réussis à rafistoler la corniche sans même me casser un ongle.  L'intrus était parti, la brèche était colmatée, l'honneur était sauf.  Point final.

C'eût été trop beau !

La semaine suivante, j'ai cru, deux ou trois fois, percevoir du bruit en haut.  Raisonnable comme seul les Hippois peuvent l'être, je me convainquis assez facilement que la folle du foyer(1) ressassait mes frustrations passées et je laissai faire.  Mal m'en prit.

(1) La folle du foyer : Métaphore usée désignant l'imagination.

C'est dans la nuit de mardi à mercredi passés, que je constatai, stupéfait, que ma pauvre corniche avait été de nouveau éventrée.  Je n'en croyais pas mes yeux. Vrai comme j'te parle, le « sofit », à l'endroit précis que j'avais réparé, au risque de ma pauvre cheville, à peine remise, était ouvert, béant, mais, fait intriguant, la mince tôle d'aluminium était à ce point tordue qu'il semblait que le monstre était non pas sorti, mais bel et bien entré dans mon grenier.  À ma stupeur succéda le scepticisme.  Il était tard, j'avais travaillé jusqu'à 3 h 30 du matin et j'avais rendez-vous chez mon dentiste à 13 h 30.  Je résolus d'aller dormir.  Je verrais à cela le lendemain.  Le brigand ne l'entendait pas de la sorte.

Quand le docteur L'heureux qui, depuis des années, prend soin de mes dents comme si sa fortune en dépendait me vit entrer dans son cabinet, son oeil exercé de praticien ne fut pas déjoué. « Toujours travailleur de nuit mon cher monsieur Them  ?  Ça se voit dans vos yeux », me dit-il.  Pour peu, je l'aurais trouvé comique.  J'avais passé une nuit infernale et ce qu'il voyait dans mes yeux, c'était les vaisseaux injectés de sang qu'on voit dans les yeux craqués de pauvres types qui ont passé une nuit blanche.  L'horrible monstre avait, en effet, passé la nuit à tout chambouler les matériaux d'isolation thermique qui se trouvent dans mon grenier. C'est, en tout cas, l'impression que j'en avais eue, à entendre le boucan destructif qui provenait d'en haut. Je me revois, debout sur mon lit, comme un gosse, frappant sur le plafond à grands coups de poing, dans l'espoir naïf d'effrayer une bête qui avait déjà fait la preuve d'un sang froid de loin supérieur au mien. Cette nuit-là, j'étais détruit, découragé, prêt à signer n'importe quoi pour avoir la paix.

Les jours suivants, la tôle se tordait vers l'intérieur, quand le fantôme entrait et, vers l'extérieur, quand il sortait.  Le 15, c'était jeudi, n'en pouvant plus, je me décidai à vider le placard de la chambre de ma fille.  Sacré travail !  Il fallut sortir tous les vêtements et démonter les deux longues tablettes pour avoir accès à la trappe qui donne sur le grenier.  J'y parvins.  Je grimpai.  Je poussai la trappe vers le haut et je me hissai péniblement dans la noirceur de l'endroit maudit.  J'allumai ma lanterne et j'explorai la  place.  C'est très sympathique comme endroit un grenier de bungalow.  Le plafond est très bas et criblé de pointes de clous qui ne demandent qu'à vous rappeler leur existence en vous transperçant le cuir chevelu.  Le sol est un épais tapis de laine minérale au-travers duquel il faut impérativement deviner la position exacte des solives, sous peine de se retrouver au rez-de-chaussée, avec une guibolle cassée et un grand trou à réparer dans le placoplâtre du plafond.  Bref !

Quand mes sens furent alertés, j'étais sous une tourelle de ventilation.  J'entendis comme des cris d'écureuils mais, les masses de laine minérale étouffaient les sons de telle façon qu'il était bien difficile d'en évaluer la provenance.  Il me sembla d'abord qu'il devait s'agir d'écureuils dont les cris me parvenaient par l'orifice d'aération mais, quand le faisceau de ma lampe éclaira un coin dissimulé de l'endroit, les petits cris redoublèrent de volume.  Vous avez compris n'est-ce pas ?  Moi aussi, c'est à ce moment que je réalisai que les deux yeux qui venaient de se montrer, au-dessus d'un amas de fibres de verre, appartenaient à UNE ratone et qu'elle avait fait ses petits chez moi.  Je ne pouvais pas voir le ou les petits.  Pour ce faire, il aurait fallu que je rampe, à plat ventre vers un endroit bien protégé, là où le toit n'est plus qu'à quarante centimètres environ du sol.  La mère, qui avait amplement démontré sa perspicacité, m'aurait assurément dévisagé.  Bredouille, je redescendis sur le plancher des gens.

Me revoilà confronté à la question no 3.  Comment diable faire sortir la bête et, accessoirement, m'en débarrasser pour de bon ?  Pas question d'aller la chercher, je n'ai que deux yeux, ils sont encore bons et j'y tiens.

La piéger.  C'était la seule solution envisageable me sembla-t-il.  Cette nuit-là, après le travail, j'allai chez un collègue qui me prêta généreusement une cage de fil de fer, munie d'un ingénieux mécanisme de fermeture à ressort.  La nuit-même, le piège fut monté dans le grenier.  Pendant que j'armais l'arnaque, la mère me regardait, calmement, assise dans la laine minérale, à quelques mètres de moi comme si de rien n'était.  J'ai l'intime conviction qu'à cet instant, elle se foutait de ma gueule.  J'en eus d'ailleurs la confirmation le lendemain matin, quand, après une laborieuse ascension, je constatai qu'elle avait hautainement dédaigné un généreux morceau de Gouda qui servait d'appât dans le fond de la cage.  On était vendredi.

Le soir du même jour, re-vérification.  Plus de fromage mais la cage était vide et toujours armée.

Nouveau fromage.

Vérification du mécanisme qui se referma violemment sur mon auriculaire gauche dès que j'y touchai.

Désagréable sensation de frustration passagère.

Laborieuse descente.

Samedi-matin.  Je remonte.  Le fromage est toujours intact.

Généreux (et rusé)  j'ajoutai un demi kiwi bien juteux et une oreille de lapin en chocolat.

VICTOIRE !

Dimanche matin, 18 Avril de l'an de grâce 1999, le monstre est enfin pris. Croyez-‘moi ou non, je vous le jure sur la tête de ma sainte mère, quand je suis monté, j'ai immédiatement constaté que la bête était dans la cage.  Je l'éclairai avec ma lanterne.  Rien.  Elle ronflait.  Il a fallu que je cogne sur la cage avec ma  lampe pour la tirer du sommeil.  Ce fut autre chose quand je descendis la cage par l'étroite ouverture.  J'ai dû retourner la cage dans tous les sens pour la faire passer et là, la mère raton n'était visiblement pas d'accord.  Ça grogne comme un lion ces bêtes-là.  Mes épais gants de soudeur n'étaient pas de trop pour protéger mon épiderme des crocs effilés de la petite gueule et des griffes agiles.

Pendant que j'y suis, au cas où vous ne le sauriez pas, les ratons ont des véritables mains.  Puissantes et agiles.  Ils tiennent leurs aliments exactement comme un humain et les manipulent avec une dextérité remarquable.  Inutile de dire que ce sont de fort belles bêtes mais, ce qu'on ignore, c'est qu'un raton, ça pue comme un bouc.  Ouach !

Mais le  travail n'était pas fini.  Il restait les cris d'écureuil.  La mère étant évacuée, je remontai et rampai jusqu'au nid.  Il y avait là quatre petites choses, vaguement poilues, grouillantes et bruyantes au fond de ce qui aurait pu être un nid de gros oiseau.  Je les déposai doucement dans une boîte.

Quelle ne fut pas la surprise de mes voisins de gauche, à la vue de cette singulière ménagerie, que je chargeais dans le coffre de ma voiture, afin de les rendre à leur élément naturel !  Quel ne fut pas mon désarroi à la vue du bordel infernal que cette bête avait foutu dans mon grenier.  J'en aurai pour des heures à réparer les dégâts, mais ça me fera quelque chose à raconter et, comme ça peut paraître quelque peu invraisemblable et que j'aurais horreur qu'on me pense menteur, j'ai pris quelques photos à l'appui.

Ma locataire (...) et ses affreux rejetons.

Bonjour chez-vous !

Them

Novembre 2002

Édition et mise en page: Polysec