Vie d'usine 
 Épisode 4

Le vélo de Tempête

Outre les « cushmans » dits aussi « Jouals », les plus démunis des gens de métier disposaient aussi d’une flotte de bicyclettes de type « Mustang », vous savez, ces petites montures  à longs guidons et à siège banane.  J’en avais personnellement un beau jaune-poubelle, repeint par votre serviteur, afin que son propriétaire légitime ne le reconnaisse pas mais, je l’ai perdu, comme bien d’autres, à la suite de l’intervention d’un inspecteur de la CSST qui y avait vu un danger potentiel.  En fait, à ma connaissance, il n’y avait jamais eu d’accidents impliquant un vélo mais, le « power trip » de ce fonctionnaire a coûté de gros sous à la généreuse, compte tenu du temps de réaction allongé lors de bris à la ligne d’assemblage.  Quand on fabrique à chaque heure, soixante bagnoles, valant autour de trente cinq mille piastres, et que le mécano doit marcher dix minutes, seulement pour se rendre sur les lieux... s’il avait couru, il aurait été discipliné pour comportement à risque.  Bref. Je m’égare.

Jean était le plus jeune et le plus turbulent des mécaniciens.  Je parle, bien entendu, de son âge réel et non de son ancienneté, choses essentiellement différentes mais fort importantes. 

Beau garçon, séducteur irrésistible et doué d’un sens de l’humour décapant, il avait plus de frisettes à son actif que de poils au menton.  Il était au vélo ce que Jacques Villeneuve (l’oncle) est à l’automobile : Un danger public.  Sur sa bécane, il faisait des « Welleys » dans les allées, circulait toujours à vive allure et arrivait presque à écrire son surnom en « traces de brake ».  Son surnom, il l’avait bien mérité :  Tempête

Un soir, (lui et moi travaillions sur l’équipe de soir) Tempête ne trouva plus sa bécane enchaînée à son endroit habituel.  Il en fit un bordel de tous les diables.  Il chercha partout, plusieurs soirs de suite, mais en vain.  Il cuisina tous ses collègues, insulta le « boss » convoqua son délégué syndical et boycotta le travail pendant plusieurs jours.  Heureusement, il aimait la lecture.  Il avait été volé : humiliation suprême. 

Un vendredi soir, Tempête, comme d’habitude, se présente à la cafétéria pour souper.  Il est accueilli par la chorale des gars de métiers, gueulant comme des Mongols...

Mon cher Tempête

C’est à ton tour

De te laisser

Parler d’amour etc. 

Et, sur sa table habituelle, allongée pour la circonstance, sa chère bécane, quoique légèrement modifiée. 

Et effet, on (incluant la personne qui parle) avait coupé son vélo en deux et on y avait greffé quelques tuyaux, de telle sorte que son vélo devait bien faire dans les huit pieds de long avec un guidon à l’avenant. 

C’était dans ses cordes à Tempête.  Il apprécia le gag à sa valeur et, pendant quelques jours, il réussit à piloter le fort dangereux engin à travers l’usine.  C’était un spectacle hallucinant. 

Aujourd’hui, au moment où j’écris ces lignes, Tempête est avec moi à l’école dans un groupe spécial de perfectionnement, aux frais de feu la Généreuse.  Il est toujours Tempête mais, il a trouvé fille à son pied et il devient presque sérieux.  Chassez le naturel...

À suivre...

 

Them

Édition et mise en page: Polysec