Vie d'usine 
 Épisode 6

Jeeno et Viréné

Traditionnellement, les travailleurs de métier dans les entreprises québécoises étaient, jusqu’à récemment encore, des étrangers ; Rosbif d’Angleterre ou immigrés européens.  Les Québécois n’étaient pas plus nouilles que les autres seulement, il n’y avait pratiquement aucune formation professionnelle dans la province alors que l’Europe produisait, grâce à son ancestral système de Maîtrise-Compagnonnage-Apprentissage, de nombreuses gens de métier. 

À la fin des années 50, une grande vague de réfugiés hongrois déferla sur le pays à la suite de l’invasion soviétique et les travailleurs qualifiés furent rapidement intégrés dans ces créneaux en manque chronique.  Jeeno Paradi arriva avec cette vague.  Il se disait machiniste mais travaillait comme mécanicien.  25 ans après son arrivée et, après vingt ans dans un milieu francophone, il ne parlait pas un mot de français ou  plutôt, il feignait de ne pas comprendre.  Jeeno était de la race des fumiers de naissance.  Ses seuls sports étaient la haine et le mépris des Québécois qu’il regardait de bien haut.  Il n’avait, à ma connaissance qu’un seul ami, un de ses concitoyens hongrois et encore, généralement, il s’asseyait seul près de la porte de la Cafétéria et, souvent, les gars, en arrivant lui criaient «  Tiens mon Jeeno, t’es assis avec tes chums ».   Il ronchonnait quelques grognements et partait.

Vianney Paquette était un bonhomme cocasse.  Colosse pratiquement illettré et d’une intelligence médiocre, il compensait ces handicaps par une mémoire prodigieuse et une discipline de vie machinale.  Il avait en tête des milliers de numéros de pièces et, s’il ne les savait pas tous par cœur, il pouvait, immanquablement aller chercher directement la pièce cherchée dans le bon tiroir, parmi des milliers.  On m’a dit qu’il avait été promu mécanicien d’entretien dans les toutes premières années de l’usine en raison de la pénurie et aussi de sa très grande force physique. 

Le mot bonasse est trop faible pour qualifier Vianney.  Il suivait aveuglément les instructions de son épouse, ne se posait pas de questions et sa vie était un long fleuve tranquille et sans surprises.  Les longues années passées en usine sans protection adéquate lui avaient causé un déficit auditif et, bien que sa prononciation fut tout à fait correcte pour les mots appris dans sa jeunesse, pour plusieurs mots appris plus tard, il les prononçait comme il les entendait, j’imagine.  Il avait, disait-il, acheté un «  spring » à sa fille (Chevrolet Sprint) et un jour, relatant un voyage en Floride, il racontait qu’il avait vu le Mont Royal par le « Bibelot » de l’avion.  Ces centaines de mots distordus qui sortaient de la bouche de Vianney Paquette lui valurent le sobriquet de «  Viréné Sprocket ». 

Dans les grandes usines syndiquées, les affectations des travailleurs n’ont rien à voir avec la compatibilité caractérielle.  Elles sont plutôt imposées par le principe d’ancienneté et les dispositions de la convention collective.  Jeeno et Viréné travaillaient tous deux dans le même atelier où l’on faisait l’entretien des milliers d’outils pneumatiques de l’usine. Jeeno détestait Viréné.  Il le détestait d’autant plus que ce dernier ne parlait pas un traître mot d’anglais et que les quelques termes techniques qu’il proférait étaient immanquablement distordus, souvent  de la plus étrange manière : Un « nôneur » (Honer), un « robeurwill » (Rubing wheel)...   Il (Jeeno) s’amusait parfois en passant derrière l’établi de Vianney en lui crachant un dédaigneux «  Fuck you », comme ça, juste pour le faire chier.  Un fumier vous dis-je.  Viréné ne le détestait pas moins mais, sa nature particulière et sa perspicacité limitée le portait à ravaler sa rage. 

Un coffre de mécano industriel, ça fait près de deux mètres cubes car le métier implique l’usage de nombreux outils.  Lors d’une longue fin de semaine de congé, les gars percèrent un petit trou dans le coffre à outils de Jeeno.  Ils y vissèrent un embout (Zerk) et y greffèrent un tuyau branché sur une pompe à graisse au molybdène, un affreux cambouis noir et puant.  Ils réglèrent la pompe sur un cycle lent et partirent en congé.  Au retour, Jeeno trouva son coffre plein de graisse jusqu’à la garde.  Il en avait même giclé des torrents par les interstices des portes.  Il a passé des jours à  patauger dans cette visqueuse puanteur pour nettoyer son bardas. Ça n’a pas arrangé son caractère. Quelques années plus tard, il a pris sa retraite et quitté le Québec pour Ste-Catherine en Ontario.  Son «  party » de départ ne fut pas le «  happening » de l’année.

C’était une tradition à la Généreuse que les retraités redistribuent l’outillage dont ils disposaient mais qui appartenait à la compagnie. Généralement, c’était les apprentis qui héritaient mais Jeeno lui, durant les jours précédant son départ, faisait le plein de matériel dans son coffre et partait disséminer son pactole dans des dizaines de poubelles, un peu partout pour que personne ne les ait. Suivi et coincé par son superviseur, il a terminé sa carrière québécoise sur un avis de discipline.  Je pense que s’il était resté en Hongrie et que les Russes l’avaient pincé, l’URSS se serait écroulée bien avant.  Pauvre Jeeno.  Pauvre vieux con !  Viréné, lui, obéit à sa femme et coule une retraite heureuse.

Them

 Août 2003

Édition et mise en page: Polysec